S’il suffisait de sourire pour être heureux

Il y a des matins tout tranquilles qui annoncent des journées tout aussi paisibles. Les ciels sont clairs, presque transparents et les pensées, si légères, s’envolent au loin, faisant passer le rêve pour un autre type de réalité. Des jours où le cœur bat son rythme régulier, sans peurs et sans doutes, où la vie paraît si douce qu’elle glisse sans accrocs sur les destins. Des jours sans hier ni lendemain, où les bruits sont atténués, comme étouffés par la bonne humeur ambiante. Ces jours-là, forcément, sont éclairés par les rayons d’un soleil radieux et caressés par une brise fraîche venue de la mer. Les mouettes, repues et nonchalantes, se laissent porter vers les terres, somnolant à moitié entre deux courants d’air.

On a alors presque peur d’ouvrir les yeux trop vite, de brusquer l’ordre des choses et de tout capoter. On se lève doucement, en s’étirant sans bruits. Un silence précieux règne et nos pas sont délicats sur les parquets. Ils grincent, certes, mais pas trop, pas comme les jours gris où ils gémissent tels les planches d’un navire pris dans la tempête. Là, ce sont des chuchotements qui ne réveillent ni l‘enfant, ni la peur. Dans la maison, seules les idées font du bruit, des idées neuves qui dans ce silence de neige envahissent tout l’espace. Rien ne paraît impossible, on oublie qu’il y a des lois physiques, des convenances politiques, on se permet de rêver tout haut. Le soleil atténue toutes les frontières et on peut voir loin, très loin et l’horizon est un sourire.

Vincent s’est fait happer par cette matinée joyeuse dès les premiers rayons de soleil. La brume qui d’ordinaire embuait ses journées s’était déjà levée et les murs de sa chambre n’avaient jamais été aussi beaux. Le réveil se déclencha, sa sonnerie était aussi criarde et amère que d’habitude, mais sa main se leva toute légère pour l’éteindre. Il bondit hors du lit, lestement, et s’étira en miaulant. Ça craquait de partout et un gémissement de plaisir poussa du fond de sa gorge. La douche n’était plus un impératif, mais un plaisir, choisir ses vêtements une occupation divertissante, même le regard vaseux de son père qui prenait son café dans la cuisine lui paru plus ravissant que d’habitude.

Bonjour !

Le paternel répondit par un salut grogné et enchaîna sur les nouvelles du matin :

Il y a une grève des communs. Pas de bus ni de tram.

Pas grave, j’irai à pied.

Son père lui lança un regard noir et dans ses yeux vitreux, Vincent vit que les jours n’étaient pas les mêmes pour tous.

Ils annoncent du chaud, tu vas transpirer, ça fait pas propre un banquier qui transpire.

Faut pas exagérer, je marcherai lentement.

C’est ça. Fais gaffe, hein, ils hésitent pas à licencier de nos jours et une auréole sous la chemise vaut comme une faute grave…

Vincent eut envie de rire mais le visage fripé de son géniteur l’en dissuada. Son humeur de café bien serré était imperméable à la légèreté. Les journées les plus magnifiques n’y font rien quand le cœur s’est enlisé dans le regret. Inutile de lui dire que le jus d’orange était particulièrement bon ce matin ou que le soleil lui donnait envie de courir dans les champs. Il se contenta d’un simple :

Bon j’y vais p’pa, bonne journée!

Il vivait chez son père depuis que sa mère était partie sans rien dire, un matin, emportant avec elle une petite valise et son sac à main. Elle fuyait ce mari qu’elle n’avait pas choisi en prenant pour excuse la santé dégradante de sa propre mère. Partie au fin fond de la Bretagne, elle laissait tout derrière elle, la vaisselle, les meubles, et une loque ratatinée sur son fauteuil qui n’avait jamais vécu seul de sa vie. Vincent s’est senti obligé. La solitude, c’est bien connu, c’est plus agréable à deux. « Avec un peu de chance, je ferais des économies » s’était-il dit.

En deux ans, il ne se rappelait pas avoir vu son paternel sourire une seule fois. Au tout début, comme s’il avait retrouvé, avec sa chambre, ses habitudes d’enfants, il lui avait posé une question de gamin :

Pourquoi tu ne souris plus papa ?

Pourquoi tu veux que je sourie ? Ça veut rien dire de toute façon. Regarde, y’a des types qui sourient toute la journée comme si ça suffisait d’ouvrir la bouche pour être content et ces zouaves sont pas plus malins quand ils rentrent le soir.

Dehors, la voiture luisait sous le soleil. Un instant de doute. Non, il marchera, tant pis. On n’allait quand même pas le mettre au chômage pour une auréole. Sur le chemin de la banque, les gens souriaient un peu plus que d’accoutumée. Est-ce que ça les rendrait plus heureux à la fin de la journée ? Peut-être que seul son père ne pouvait pas profiter de cette belle journée, il était comme immune au bonheur depuis le départ de sa femme. Dommage, car la vie en ce jour était si agréable. Le gris des maisons avait l’air moins gris, le tintamarre de la ville se muait en mélodie, les pots d’échappement en cor, les crissements de pneus en violons, les cris étaient des voix et les vrombissements des guitares. On avait envie de chanter tout fort en marchant.

Vincent s’est quand même retenu, il était déjà en retard et si rien n’avait vraiment d’importance dans un jour comme celui-là, la réalité n’était jamais bien loin, prête à tout appesantir. C’est elle justement qui s’est présentée quand Vincent a poussé la porte de l’agence.

Monsieur Legroin !

Le directeur se tenait debout dans l’allée du couloir, coupe en brosse impeccable, mine sévère avec un rictus de loup sauvage qui s’apprête à dévorer sa proie.

Dans mon bureau, tout de suite !

Il s’est précipité sous les regards compatissants de ses collègues et d’une vieille cliente qui tremblait sur ses jambes.

Vous avez vu l’heure ?

Oui, désolé, c’est avec la grève, je…

Et vous n’avez pas de voiture ?

Si, bien sûr, mais elle était toute brillante, j’ai pas voulu…

Les mots se sont échappés tels quels, ses pensées trop loin dans l’éther pour organiser un mensonge. Son supérieur a pris des airs de cabillaud.

Votre voiture était trop… Je vois… Monsieur Legroin, cette fois-ci est la fois de trop.

Je…

La banque fonctionne grâce à la confiance de ses clients, une confiance qui ne doit être en aucun cas perturbée par l’incompétence des employés qui sont la façade de notre belle entreprise…

Ce discours ne lui était pas inconnu, chaque trimestre, lors de l’annonce des résultats, ils y avaient tous droit, le sempiternel sermon du patron. Il aurait pu le réciter par cœur mais l’envie lui manquait. Un si beau matin en perspective, pensait-il.

…Les temps sont durs et nous devons être irréprochables. Ce n’est pas votre premier retard et même si pour une fois votre mine est joyeuse, je ne peux me permettre de vous garder.

Il releva la tête. Il s’attendait à une lourde réprimande, une amende, un refus de congés mais pas un licenciement. Avait-il même le droit ?

Je…mais, je suis vraiment désolé, je…

Je le répète, les temps sont durs, surtout pour nous, nous n’avons pas besoin de gens désolés, mais ponctuels. Voici votre cession de contrat. Je vous prie de signer là.

Le directeur fit glisser une feuille sur le bureau. Il l’avait déjà préparée. Depuis quand ? Se demanda Vincent. Le surveillait-il ? À l’affût d’une faute. Peut-être qu’il en possédait une copie au nom de chaque employé, au cas où.

Encore sous le choc, il ne sut pas trop quoi dire et, machinalement, il prit le stylo et signa. C’est comme ça qu’était partie Martine, comme ça qu’il partait, sans protester, broyer par l’incertitude. Avait-il le droit de ne pas signer ? Il risquait d’aggraver sa situation en protestant. Ça ne pouvait pas être une démission, il n’avait pas écrit de lettre.

Ainsi, ne rien n’y comprendre, Vincent se retrouva juste devant la banque, sur un trottoir débordant de passants pressés. L’angoisse ne mit que peu de temps avant de se manifester. Très vite, son esprit se retrouva assailli de question. Pourquoi ai-je signé ? Qu’est-ce que je fais maintenant ? Ont-ils le droit de me faire ça ? Est-ce que j’aurais dû protester ?

Autour de lui, les sourires étaient plus rares et les trottoirs étroits, mais il y avait comme une petite musique doucereuse et joyeuse qui flottait dans l’air. Il s’est donc mis en marche et déambula une bonne partie de la matinée, cherchant dans les rues les réponses aux questions qu’il ne se posait plus. Bizarrement, il ne se sentait pas trop affecté et avait l’impression de se regarder lui-même vivre. C’était assez irréel comme sentiment. Était-ce dû au soleil, brûlant, incandescent qui engloutissait tout l’espace autour de lui ? Et si ce n’était qu’un rêve ? L’idée lui plut et il se laissa dériver ainsi jusqu’à chez lui.

Il trouva son père dans la cuisine, assis sur la même chaise qui le fusillait du regard.

Qu’est-ce que tu fais-là ?

Il n’était jamais rentré avant le soir et jamais il ne se serait imaginé que son père passait ses matinées dans la cuisine, ratatiné sur lui-même. Le bol de café était dans l’évier et un verre de rouge traînait sur la table.

C’est un peu tôt pour un p’tit verre non ?

Qu’est-ce qui t’es passé ? Y t’ont viré à cause de ton auréole ?

Tu bois comme ça tous les matins ?

J’l’ai tout de suite su quand j’ai pas entendu le moteur de la bagnole démarrer. Et maintenant, hein ? Qu’est-ce que tu vas faire sans boulot ?

L’espace d’un instant, Vincent s’est vu dans la cuisine à siroter du vin avec son père.

Je sais pas, comme toi peut-être !

Ah ça, pour faire le malin, il est présent. Couillon, va ! T’es jeune toi, t’as de quoi faire…

Il s’est levé, il a vidé son verre d’un coup.

Je…je sors.

Tu vas chercher du boulot au moins ?

Je crois que je vais plutôt profiter de cette belle journée!

Pfff, j’t’en mettrai des belles journées moi…

Vincent est ressorti, abandonnant son père à sa solitude. Étrangement, son humeur exécrable le laissait plutôt indifférent. Ce jour était décidément spécial, rien ne semblait avoir d’importance.

La chaleur investissait la ville, il s’est assis sur un bout de trottoir, dans la rue qui longeait l’avenue des Trois Tours. Une vieille passa à ce moment-là et l’interpella. Sa voix était aussi ridée que son visage.

J’avais envoyé une lettre au Maire pour qu’il mette un banc ici mais il pense qu’à ses ponts. C’est bien dommage parce que moi aussi j’aime bien cet endroit, on y voit du monde et y a de l’ombre…

Elle continua son monologue tout en cheminant. Vincent éclata de rire, un rire qu’il ne se connaissait pas, un rire louche. Il n’était résolument plus vraiment lui-même. Et pas seulement ça, tout était trop bizarre. Les sourires sur les visages, les inconnus qui lui adressaient la parole et son détachement manifeste. Oui, c’était bien cela, il rêvait. Cette découverte l’enchanta. Si c’était un rêve, alors tout était possible ! Il délaça ses chaussures, ôta ses chaussettes et se remit en marche, lentement, savourant les textures nouvelles que ses pieds nus découvraient. L’asphalte du trottoir était râpeux mais pas désagréable, un peu chaud déjà et Vincent était bien.

Il marchait avec son grand sourire, dévisageant tous les passants qu’ils croisaient, à la recherche de l’absurde qui anime les rêves, se demandant quelle prochaine aventure démente lui proposerait son esprit. Il parcourut la ville, s’émerveillant dans les parcs, passant de longs instants à observer les piétons sur les trottoirs, tous ces gens qui allaient quelque part, si occupés qu’ils ne voyaient pas leurs voisins. Certains croisaient des milliers de personnes dans la journée et le soir venu, ne se souvenaient pas d’un seul visage. Vincent distribuait des bonjours, parfois quelques échos timides lui revenaient. Il s’est vu dans les démarches pressées de ces gens, les jours d’avant, traverser la rue, manger un sandwich en marchant, l’air inquiet et absent. Il s’est alors promis qu’une fois réveillé, il quitterait son boulot, il arrêterait d’être aussi stressé et de répandre sa mauvaise humeur tout autour de lui. Et il viendrait s’asseoir, ici même.

Il continua sa déambulation qui le fit passer devant sa banque. Une impulsion soudaine l’anima. Ses ex-collègues étaient en train de fermer. Il poussa la porte et se dirigea droit dans le bureau du directeur. Les employés ne dirent mot, choqué par ce va-nu-pieds qui hier encore était leur collègue. Le directeur n’hallucina pas moins en voyant Vincent débouler.

Qu’est-ce que…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus et reçu un coup de poing fébrile mais efficace sur le nez. Première fois que Vincent frappait quelqu’un, il avait décidément trop attendu pour vivre. Il se contenta d’un coup. Le patron, à terre, rampait vers son bureau en criant:

Mais vous êtes fous…arrêtez !

Tout guilleret, Vincent l’abandonna, effectua un salut cordial à ses ex-collègues, serra la main de l’homme de sécurité qu’il connaissait bien et retrouva ce beau ciel bleu qui se teintait désormais d’orange. Il s’étira longuement sur le parvis de la banque. Ses mains pouvaient s’étendre jusqu’aux nuages.

En rentrant chez lui, il trouva le père affalé dans son fauteuil. Il l’ignora et monta les escaliers pour s’écrouler sur son lit. Quelle journée ! Même rêvée, ce fut la plus belle de sa vie, malgré le licenciement, les gens qui l’ignoraient et la mine affable de son père.

Il avait quand même envie de se réveiller, il ne voulait pas rester trop longtemps dans ce monde où rien n’avait d’importance, de peur de ne plus pouvoir supporter la réalité, et c’est avec plaisir qu’il sentit le sommeil l’envahir, un sommeil doux et paisible qui avait des airs de réveil.

Petit matin. L’horloge indique 7 heures. Il a dormi, bien dormi.

C’est un autre jour, pas tranquille, pas serein. On ne peut pas se tromper, c’est le genre de jour qui fait oublier les autres, la réalité y est collante, oppressante. C’est compliqué de se lever, de démarrer la machine des pensées enlisée dans le sommeil. Les chevilles sont lourdes et l’air semble peser plus que la veille, c’est comme un retour sur terre après avoir sautillé sur la lune.

Vincent ouvre les yeux mais ses paupières sont des volets de pierre, le soleil s’est perdu sous les nuages. C’est un jour où on se dit que demain sera meilleur, un jour où penser à l’avenir est nécessaire pour supporter le présent.

Il se lève assez vite et descend les escaliers. Son père est déjà dans la cuisine, son bol de café devant lui.

Ah c’est bien, tu gardes de bonnes habitudes. C’est pas parce que t’as perdu ton boulot qu’il faut faire le faignant !

Un frisson suivi d’une chaleur intense qui se propage dans tout son être.

Il n’a pas rêvé.

Et il a frappé son patron.

Il a envie de tout raconter à son père mais sa mine renfrognée ne l’y encourage pas. Il balaye la pièce du regard, à la recherche d’un indice, une minuscule irréalité qui lui prouverait que ce n’est qu’un cauchemar, que tout va bien, qu’il suffit de se réveiller.

La lettre du futur

Ce matin, comme tous les matins, je suis sorti dehors pour ouvrir ma boite aux lettres. C’est mon petit rituel, même si je ne reçois jamais de lettres (je n’en envoie pas plus), tous les matins, je vérifie. À chacun ses petites manies qui rassurent. En ce jour en apparence banal, contre toutes attentes, j’avais du courrier. Une enveloppe campait sur le monticule quotidien des publicités.
Elle était douce au toucher et je ne reconnaissais pas le type de matériau utilisé. En guise de timbre, un «merci» écrit en grosse lettre. C’était sans aucun doute une écriture féminine avec ses lettres soigneusement dessinées, rondes et harmonieuses. Au dos, pas d’adresse. Le plus étrange c’est qu’elle ne m’était pas particulièrement adressée. Je pouvais lire :
À l’habitant de la première maison de la rue de l’Aveyron.

Je me suis dit sur le coup que si le facteur avait commencé sa tournée par l’autre bout de la rue, je n’aurais pas reçu cette étrange missive. Je me suis senti chanceux, et animé par cette heureuse surprise, j’ai délaissé la fraîcheur du matin pour aller me réfugier dans la cuisine. Je me suis préparé une tisane et j’ai mis deux tartines à grillé. La lettre d’une inconnue méritait que je la reçoive avec la manière.
Je me suis confortablement installé dans mon fauteuil, j’ai posé la tisane sur le coude droit, les tartines sur le coude gauche et j’ai décacheté la lettre, lentement, profitant d’un maigre rayon de soleil qui filtrait d’entre les immeubles d’en face.
J’ai d’abord cru à une farce. En guise de lettre, j’avais dans les mains une carte postale de couleur noire opaque, sans aucune inscription. En regardant plus attentivement, je découvris un symbole en son centre. Je l’ai effleuré avec mon pouce et la carte s’est animée. Le noir s’est étiré pour encadrer un espace blanc sur lequel des lettres sont apparues. Au fur et à mesure que je les lisais, elles défilaient…
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Déambulation plastique

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Je m’enfonce dans une nuit opaque et sourde. La chute est longue et lente et silencieuse. J’essaye de savourer cette paix environnante, en vain. Une question me taraude, La question. Ce plongeon absurde et sans fin vers les abysses rend ce mystère plus envahissant encore. « Pourquoi ? Pourquoi ai-je été créé ? À quoi ça rime de vivre toutes ces choses si c’est pour finir comme ça, perdu dans l’oubli ? »

J’essaye de me rappeler de mes premiers instants sur terre. J’entends des bruits de vérin, de soufflerie, je me souviens de la sévérité du métal… Seules ces quelques sensations me reviennent. Mon premier vrai souvenir, c’est l’obscurité et les chuchotements de mes frères à mes côtés. L’inquiétude de ne pas savoir où on est, où on va, pourquoi on est là. Et puis il y a eu une lumière aveuglante, la sensation d’être porté et la découverte de milliers de congénères alignés en rangés. J’ai vite appris que nous étions dans un magasin, dans un rayon cosmétique et que notre but était de se faire emmener par les mains. Des histoires circulaient de toute part et je ne savais pas trop quoi faire ni trop quoi penser.

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Noctambulesque

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Ce soir-là, j’attendais sur le bord d’une route éclairée par une nuit lumineuse. C’était devenu une habitude. J’avais appris à me sentir mieux ici qu’ailleurs. Je ne l’avais pas souhaité, ça s’était imposé à moi. Aussitôt que je quittais ma routine, qu’elle soit savoureuse ou douloureuse, languissante ou excitante, c’était comme si je respirais de nouveau. Je m’oxygénais pour pouvoir ensuite supporter la vie sédentaire qui ne représentait finalement jamais plus qu’une parenthèse. La vie, la vraie, c’était le départ, la route, le mouvement.

Ce soir-là succédait à une longue échappée solitaire dans les terres inconnues du Nord de l’Afrique. Après avoir déambulé dans les souks, les rues bondées de monde, les autoroutes bruyantes, je m’étais soudainement retrouvé en bordure de civilisation. Derrière moi, un tapis de lumières artificielles s’étalait jusqu’à l’horizon. Devant moi, un manteau d’encre recouvrait le désert et dans le ciel brillait un milliard d’étoiles.

J’attendais sous un réverbère. La patience je l’avais apprise de force, sur la route. L’espoir n’était jamais vain, je le savais. Il me fallait parfois attendre tout le jour mais infailliblement, une voiture s’arrêtait.
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J’avais juste envie d’écrire…

C’est venu comme ça, une envie pressante.

Je me suis levé d’un bond ce matin-là. Il faisait déjà clair au dehors, les cyprès flottaient dans l’air frais d’une aube sans nuages. J’ai marché pieds nus sur les pierres du chemin qui sépare la caravane des toilettes sèches. Petite marche matinale ponctuée de grimaces. les douleurs plantaires sont parfaites pour éveiller les sens. Le soleil apparaissait à l’horizon, encore tout petit, timide dans un ciel limpide. Si petit que je pouvais le regarder droit dans les yeux, le défier, quelques instants.

Assis sur le trône, je me suis plongé dans la lecture d’un livre qui traînait là. J’ai lu quelques lignes et ça m’a saisit d’un coup, une envie soudaine, ou plutôt, un besoin pressant.
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Demain ne sera pas

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– La fin du monde ? Bah, ce n’est rien de nouveau vous savez. J’en ai vécu des fins du monde, je vous le dis! Et à chaque fois, le lendemain, je me suis réveillée, presque déçue. Le jour s’est levé, les gens sont partis travailler, tous ceux qui espéraient un changement, un événement divin pour sortir de la torpeur de leur existence ont repris leurs petites vies innocentes. Au mieux, il y a eu un rayon de soleil, l’impression que quelque chose avait bougé dans la structure moléculaire du monde… La fin du monde ! Je vous le dis du haut de mes quatre-vingt huit ans, ce n’est pas pour demain ! C’est une fausse libération que les désespérés de ce monde s’inventent à eux-mêmes. Si ça vous paraît plus sérieux cette fois-ci, c’est parce qu’il y a de plus en plus de désespérés ! C’est tout. Maintenant, vous pouvez croire ce que vous voulez, prier tous les Dieux ou boire jusqu’au coma éthylique dans un bar perdu, ça m’est égal ! Il est tard, je n’en peux plus de tout ce ramdam futile. Je vais aller me préparer une tisane et je vais me coucher. Bonne nuit et à demain…je préparerai un gigot pour midi.

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Partir

Partir, ailleurs qu’ici, quelque part, peu importe où, là-bas, de l’autre côté.

Partir fut toujours un but en soi. Empêtré dans ce corps d’enfant, je ne pouvais pas me permette d’aller bien loin mais je partais quand même. Parfois il me suffisait d’un mot pour me faire décoller, pour traverser les mers, les océans, survoler les continents. Désert par exemple, le mot le plus magique au monde. Il suffisait que je le lise où qu’une voix grave le prononce pour que mon coeur s’emballe. Je n’avais alors qu’à fermer les yeux et je m’y retrouvais, en plein milieu du Sahara, au bord du Kalahari, je ne ressentais ni la chaleur, ni le vent, mais je pouvais voir l’étendue ocre qui s’échappait vers l‘horizon. Désert et je voguais sur les dunes de sable tel un souffle, effleurant la surface brûlante de ces mondes lointains. Il me suffisait d’un mot pour y croire.
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L’hominidé et le lion

Le premier homme qui posa un regard envieux sur la bête condamna son espèce. C’était peut-être un lion, toisant le monde de ses perles noires, qui fit naître la convoitise chez l’humain, alors simple bipède poilu…

Par un doux matin de printemps du pléistocène, ce lion était allongé placidement dans l’ombre d’un rocher, tournant le dos à une savane épaisse, brulée par le soleil. Le félin scrutait la lisière d’une forêt qui s’élevait à quelques mètres devant lui. Les bovidés en fin de vie aimaient s’aventurer dans les sous-bois à la recherche de feuilles fraiches, plus faciles à mastiquer, et le prédateur pressentait que tôt ou tard, une vielle antilope solitaire ou une chèvre galeuse rejoindrait la savane.

Un bruit de feuillage alerta le lion à l’affut. Ses oreilles se dressèrent. Une gazelle s’échappa d’un taillis, son odeur, apportée par le vent, fit frémir les moustaches du félin. Il s’appuya légèrement sur ses pattes arrières et bondit.

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Le vieil homme et les tortues

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Il était une fois un vieil homme atypique qui coulait des jours paisibles sur la plage de “Maruata”, dans l’état de Michoacan au Mexique. Les gens du village l’appelaient le “tortugüero”. Au Mexique, « güero » est un terme affectif utilisé pour désigner ceux qui ont la peau plus blanche. Le vieillard présentait une pâleur impressionnante et sa tignasse de cheveux qui pendait le long de sa nuque était toute décolorée. Les gens racontaient que les vents marins, chargés de sel, lui avaient effacé ses couleurs. Le vieillard s’occupait d’un « campement d’hébergement de tortues », une sorte de petite réserve en bord de plage. Chaque soir pendant la saison, il récupérait les œufs que les tortues géantes du pacifique venaient pondre sous le sable et il les enterrait dans son campement. Ce petit manège qui perturbait l’ordre naturel des choses était devenu nécessaire dans les dernières années. L’essor du Tourisme dans la région propulsa ces petits œufs délicieux au rang de spécialité culinaire de choix. Les citadins et les touristes qui venaient aux villes voisines en raffolaient et les restaurateurs donnaient un bon prix à tous ceux qui leur en ramenaient. La cueillette était interdite par la loi mais comme toutes les lois au Mexique, elle était peu respectée.

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Esta Cerca

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Après avoir fait tamponner mon passeport à la douane mexicaine, je traversai le pont ferraillé et bardé d’une maille haute d’au moins trois mètres qui menait au Guatemala. En bas, quelques hommes chargés comme des mules avançaient d’un pas lent entre les cailloux glissants de la rivière, sous le pont. L’eau leur arrivait à mi genoux. Impunément, comme si personne ne les voyait, ils se faufilaient au Mexique. Un peu plus loin, en aval, d’autres se frayaient un chemin entre les hautes herbes, en direction du nord.

A peine, avais-je franchis la ligne imaginaire de la frontière qu’une dizaine d’hommes m’assaillit, une liasse de billets à la main en répétant sans cesse « change, dollars, cambio, pesos…quetzal ». Cet étrange cortège me suivit jusqu’au guichet de la douane Guatémaltèque, attendant un signe de ma part pour m’offrir le « meilleur taux de change ». Le verdict fut sans appel, je devais attendre 24 heures avant de pouvoir retourner au Mexique. Je ne protestai pas trop, sachant que, dans une situation similaire, un Guatémaltèque aux portes de l’Europe serait obligé d’attendre plus de trois mois.
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Un Mojado

Une route s’élance dans la nuit sous le regard lumineux des phares du poid lourd. Des ombres menaçantes jaillissent dans la nuit. La cabine tremble tant la route est défoncée. Antony, le conducteur m’a sauvé d’une autre nuit dans une station essence, il va jusqu’à Puebla et ce sont plusieurs heures de compagnie intime qui nous attendent. Souvent, je dois harceler les camionneurs de questions en tout genre pour faire passer le temps et justifier ma présence à bord de leurs navires roulants. Ce coup-ci, il ne me faudra pas beaucoup d’efforts. A peine l’ai-je remercié qu’il me déballe toute son histoire.

“C’est normal tu sais, moi aussi j’ai connu cette galère. Je suis parti sur les routes à 17 ans. Je m’en rappelle comme si c’était hier, ça s’oublie pas des choses comme ça. La route encore ça passe, on s’y fait, par contre le désert, “Carajo”, jamais je n’oublierais ça.
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El baño seco

Il était une fois un jeune architecte mexicain. Il était né au bord des gorges abruptes de Cuernavaca dans lesquelles s’engouffrait une rivière virulente et endiablée. L’écho des flots se brisant sur les rochers accompagna la naissance du petit Cesar. C’est aussi ce même écho qui rythma toute son enfance par des mélodies tantôt discrètes, tantôt sauvages.

Alors que Cesar arrivait sur les berges de l’adolescence, les dirigeants du pays se mirent à vanter les mérites de la modernité et encouragèrent fortement l’industrie du bâtiment pour stimuler l’essor de l’économie mexicaine. Les villes commencèrent leur expansion et le paysage se mit à changer.

Cuernavaca, appelée la ville du printemps éternel pour son climat doux et frais toute l’année, devint très prisée par les négociants qui y voyaient le lieu idéal pour construire leurs secondes demeures. Les gorges se peuplèrent peu à peu et les vieilles bâtisses qui parsemaient paisiblement les versants de la vallée furent cernées par des quartiers neufs et bruyants. La rivière se vida de son eau laissant place à une cascade de déchets divers qui dévalèrent les pentes.
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L’ère du plastique

Une modeste construction sur la plage, deux étages, un toit de chaume, des murs blancs peints au calque, un porche avec une seule chaise longue en plastique. Au dessus de la chaise, accroché au mur, un tableau représente deux hommes en costume gris. La photographie est jaunie par les années, datant d’au moins un siècle en arrière. Les deux hommes aux crânes dégarnis portent une longue barbe touffue. En bas à droite, une inscription: “1869, the Hyatt brothers.” À cette époque, un concours avait été lancé par la société Phelan et Collender, ses dirigeants craignaient une pénurie d’ivoire avec la situation en Afrique et recherchaient un nouveau matériau pour produire leurs boules de billard. Les frères Hyatt trouvèrent la solution en utilisant le camphre pour plastifier la nitratation de la cellulose du bois. L’ancêtre du plastique était né.
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Le norvégien qui voulait faire émigrer tout son pays

C’est l’histoire la plus loufoque et la plus invraisemblable que je n’ai jamais entendue. Et pourtant, le principal protagoniste, que j’ai eu le privilège de connaître dans un salon de thé à Fès, au Maroc, paraissait le plus sincère du monde en la racontant.

Il y a quelques temps déjà, un grand fléau s’était abattu sur les terres du Nord de l’Europe. Une peste avait surgit soudainement et, à l’improviste, s’était infiltrée dans le cœur des habitants de la Norvège. Mortelle et contagieuse, elle était indétectable. Les médecins ne parvenaient pas à en faire le diagnostic. Tout allait pourtant pour le mieux avant son arrivée. La Norvège était réputée pour être un paradis économique: peu d’habitant, une couverture sociale généreuse, un système scolaire proche de la perfection où les élèves étudiaient peu mais bien, très peu de délinquance, une criminalité presque inexistante, une police discrète et fainéante…les habitants des pays du monde entier les jalousaient.
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Le colibri

Connaissez-vous le colibri? Une merveille d’ingénierie naturelle qui dépasse tout entendement rationnel. Le Colibri est d’une grâce telle que seul le cœur peut discerner la finesse et la vivacité de son battement d’ailes. Pour surprendre ce petit miracle de la nature, il faut se rendre sur les terres d’Amérique. C’est dans les jungles épaisses ou dans les champs fleuris que l’on peut l’apercevoir, toujours par chance, virevoltant de ses petites ailes vibrantes. Cela ne dure jamais qu’un instant car le colibri est un impatient. Il ne passe que quelques secondes sur une fleur avant de disparaître en un éclair et réapparaître un peu plus loin, oscillant dans les airs.

La légende raconte que le colibri fut envoyé par les dieux pour accompagner l’humain sur les routes du monde, il représente l’esprit de l’Homme illustrant ses deux qualités principales: la vivacité et la liberté. Et qu’autrefois, on pouvait l’admirer sur les terres d’Europe et d’Asie.
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Le poisson lion

Les États-Uniens sont réputés pour leur esprit commerciaux et cette capacité étonnante à transformer une situation quelconque en opportunité lucrative. J’avais rencontré Peter à Xcalak, un petit village situé à la pointe de la péninsule du Yucatán qui a survécu à l’invasion touristique. Il cherchait des intéressés pour vendre ses pièges sous-marins rudimentaires fait de bois et de cordes. Je n’eu pas besoin de demander à quoi ils servaient. Peter était tout excité et me raconta l’histoire des poisson lions et leur étrange apparition dans la mer des caraïbes.

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Sot de Crabes

Au cours de mes voyages en stop, beaucoup d’histoires se sont mêlés aux bruits des moteurs. Souvent, ces anecdotes font la gloire du pays que je traverse…et parfois tout l’inverse. J’ai remarqué que nous aimons critiquer notre propre sang en y ressentant même une sorte de réconfort.

Ce jour-là, j’étais devenu le copilote d’un avocat d’une trentaine d’année très aimable qui est convaincu que les Mexicains ne valent guère mieux que les crabes. Nous filions à toute allure sur l’une de ces routes rectilignes et monotones qui traverse la jungle de l’état de Tabasco, je restais perplexe à l’écoute de ce commentaire plutôt anodin.
Ce n’est que quelques jours plus tard, arrivé sur la côte des caraïbes que je compris à quoi il se référait en entendant parler d’un curieux personnage.
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L’âne

Jadis, aux temps où les villes n’étaient que de grands villages et que les machines n’etaient que des ébauches farfelues dans la tête des visionnaires de l’époque, un âne avançait, nonchalament et sans protester. Ses pas lourds s’enfonçaient dans la poussière, son regard fixait imperturbablement la carotte perchée devant son museau. Une technique ancestrale qui, durant des siècles, a permis à des millions de moulins de part le monde de fonctionner.

Un grand-père tenait son petit-fils par l’épaule. Ce dernier observait l’âne marcher en cercles infinis avec une fascination non contenue. Milles questions trottaient dans son esprit. Pourquoi cet âne n’arrêtait pas sa marche? ne se rendait-il pas compte qu’il n’atteindrait jamais cette carotte?

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La marche

Voici l’histoire d’un moine qui cheminait sur les routes poussiéreuses de l’Inde. Il avançait lentement, mesurant chaque pas avec une précision silencieuse. Sur son chemin, il croisait beaucoup de gens qui, souvent, arrêtaient leurs activités pour le saluer:

« Où va-tu noble étranger? lançaient-ils en s’inclinant.

Lui se contentait de répondre:

– Vers la libération. »

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