La marche

Voici l’histoire d’un moine qui cheminait sur les routes poussiéreuses de l’Inde. Il avançait lentement, mesurant chaque pas avec une précision silencieuse. Sur son chemin, il croisait beaucoup de gens qui, souvent, arrêtaient leurs activités pour le saluer:

« Où va-tu noble étranger? lançaient-ils en s’inclinant.

Lui se contentait de répondre:

– Vers la libération. »

Puis il continuait sa route et tous s’inclinaient plus encore jusqu’à toucher le sol avec leurs têtes, signe du plus grand respect.

Après avoir gravit les montagnes d’Aravalli, le moine descendit sur les grandes plaines du centre de l’Inde. C’était là où l’on plantait le riz et les champs verts s’étendaient jusqu’à perte de vue. Le bouddhiste ne s’arrêta pas pour contempler ce paysage magnifique. Il ne diminuait jamais son pas. Un jeune homme connu de tous les habitants du coin pour son ignorance le vit et, tout heureux de voir un étranger, se mit à le suivre, légèrement en retrait, en accouplant son pas sur celui du moine. De sa curieuse innocence, il s’adressa au moine:

« Où vas-tu étranger?

– À la libération, répondit le moine comme à son habitude.

– Où est la libération? continua l’ignorant qui n’avait jamais entendu parlé de ce lieu.

Le moine sourit, puis, après une courte pause déclara:

– Au bout du chemin.

– Est-ce que c’est loin? renchérit le jeune homme en regardant les souliers tout usés du moine.

Le moine hésita un instant, tout en marchant il se retourna et regarda le visage innocent de cet inconnu qui quémandait toutes ces réponses.

– La route est longue en effet, dit-il.

Le jeune homme resta incrédule. Il pris le temps de la réflexion puis le questionna de nouveau:

– Et pourquoi tu vas à la libération?

Le moine rétorqua sans hésiter cette fois-ci, d’un ton assez sec comme pour marquer l’évidence de la réponse.

– Pour me libérer.

– De quoi? insista le pauvre bougre, décontenancé par la rapidité de la réponse.

– De la souffrance, lâcha le moine impassible.

L’ignorant resta un plus long moment encore, plongé dans de profondes réflexions qui lui crispaient le visage. Puis, sa mine s’éclaira soudainement et il posa une dernière question au moine, tout content de l’élaboration de cette dernière.

– Si la route est longue, pourquoi ne pas y aller en cheval pour gagner du temps? Cela te libérera par la même occasion de beaucoup de souffrance.

Le moine suspendit sa marche, fit volte face et considéra le jeune homme. Toutes ces questions ne l’embêtaient aucunement, il était juste étonné de cette persévérance. L’ignorant s’était figé, ses bras ballants pendaient le long de son corps courbé. Timide, il baissait les yeux dès que son regard croisait celui de l’étranger. Le bouddhiste laissa échapper un sourire en inclinant légèrement la tête et prononça d’une voix douce et pénétrante, en marquant une pause après chaque mot:

– La marche me rappelle que chaque pas sur cette terre est une souffrance est que la libération réside dans l’acceptation de cette douleur. »

Puis il reprit sa route. Le jeune homme resta immobile un long moment, les yeux rivés sur le moine qui allait se perdre dans les mirages de l’horizon. Le crépuscule amorçait sa descente sur les champs de riz et il avait encore beaucoup de travail. Il retourna sur ses pas, enfourcha son ballot de roseau sur son dos et continua sa collecte, plié en deux, disparaissant presque derrière les hautes herbes dansantes.

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