Le poisson lion

Les États-Uniens sont réputés pour leur esprit commerciaux et cette capacité étonnante à transformer une situation quelconque en opportunité lucrative. J’avais rencontré Peter à Xcalak, un petit village situé à la pointe de la péninsule du Yucatán qui a survécu à l’invasion touristique. Il cherchait des intéressés pour vendre ses pièges sous-marins rudimentaires fait de bois et de cordes. Je n’eu pas besoin de demander à quoi ils servaient. Peter était tout excité et me raconta l’histoire des poisson lions et leur étrange apparition dans la mer des caraïbes.


« L’histoire commence au large des côtes américaines, en 1992, les vents glacés et turbulents du Nord se mêlaient avec violences avec les effluves paisibles et chaudes du sud. Destinée préparait son chemin en prenant la forme d’un ouragan puissant. Les humains aimaient donner des noms familiers aux ouragans, sûrement pour en diminuer l’importance et avait nommé celui-ci, Andrew. Peu de temps après l’annonce de sa venue, les vents se levèrent sur Miami emportant avec eux la douceur de l’été, la population paniqua. Ce n’était pas la première fois qu’un ouragan menaçait les côtes de la péninsule, mais chaque alerte pouvait être la dernière. Les habitants abandonnaient le patrimoine de toute une vie sans hésiter et tous se réfugiaient dans les terres.

Seul un homme était pris par le doute. Originaire du Dakota, Michael était venu en Floride quelques années auparavant pour rejoindre l’équipe de l’aquarium de Miami. Spécialiste en espèces rares, il avait été recruté pour inaugurer la nouvelle section « vénéneuse » de l’aquarium. Sa mission consistait à parcourir les mers du monde entier à la recherche des espèces les plus dangereuses.

Un travail en or pour cet amoureux des mers…il s’était passionné tout particulièrement pour le « poisson lion », un étrange petit poisson qui ne dépassait que très rarement les 30 centimètres et qui était pourtant l’un des grands prédateurs des mers du Sud de l’Asie. Cet espèce se reconnaissait pour sa longue robe effilochée et chatoyante qui ondule sous l’effet des courants. C’est un animal à l’allure inoffensive qui ne s’enfuie jamais, il semble ne pas connaître cette peur qui fait détaler tous les autres poissons dès qu’un homme s’approche. Sa survie est pourtant en question car les japonais raffolent de sa viande. Eux seuls connaissent la technique pour séparer les partie empoisonnée et en extraire une chair fine et délicieuse.

La nouvelle de l’ouragan laissa perplexe Michael. Le directeur de l’aquarium de Miami avait annoncé la coupure du courant pendant au minimum 24 heures pour prévenir un possible incendie. Cette nouvelle se traduisait en mort certaine par asphyxie pour certaines espèces, dont ses poissons lions, l’attraction phare de son secteur. Il avait lutté des mois durant avec les instances internationales pour obtenir le droit de les capturer.

Le soir venu, alors que les vents écrasaient déjà les palmiers, que les vagues se faisaient menaçantes et que les derniers rats quittaient la ville, Michael s’infiltra silencieusement dans l’aquarium. L’électricité ayant été coupée, il n’y avait pas d’alarme. Le cambrioleur en herbe transféra ses trois protégés dans une glacière et les emporta chez lui.

Rongé par le remord d’avoir violé le règlement de l’Aquarium, il tentait de réfléchir à la meilleure option. Il serait licencié, pas de doutes à ce sujet-là, il lui fallait juste trouver le moyen de sauver ces trois poissons. Au moins, il aura réussi à leur épargner la vie. Cependant, la question du comment demeurait. Il ne pouvait pas les emmener avec lui, les militaires qui s’occupaient de rapatriement les confisqueraient. Il ne voyait qu’une solution, un petit étang d’eau salée derrière sa maison. Il pouvait les relâcher et avec un peu de chance il pourrait les repêcher à son retour…

Ce que Michael ne savait pas, étant témoins pour la première fois d’un ouragan, c’est que le niveau de la mer monte considérablement et quelques heures après son départ, l’étang avait disparu sous les eaux.

10 ans plus tard, Michael vivait désormais chez ses parents dans l’état d’Oregon. Comme il l’avait prévu, il fut licencié sur le champ par le directeur de l’aquarium. Il n’avait pas retrouvé de travail après cela, et se contentait d’écrire des articles et de collaborer sur des recherches.

Michael n’avait pas retrouver les trois poissons lions mais il pouvait avoir la satisfaction de savoir qu’ils avaient survécu. Les chaînes de télévisions « nature » en avaient fait leur sujet favori. Un mystérieux phénomène se répandait sur les côtes des caraïbes. Depuis plusieurs années, un poisson vénéneux, originaire des mers du Pacifique, était apparu de nulle part dans le golfe du Mexique, et, n’ayant aucun prédateur, s’était reproduit à une vitesse impressionnante. Aujourd’hui, du Venezuela jusqu’au Mexique en passant par toutes les îles des Antilles, les pêcheurs désespéraient face à la prolifération des poissons lions, véritable fléau pour l’équilibre sous-marin, et les scientifiques redoublaient d’efforts pour élucider les causes de cette mystérieuse apparition. »

Peter m’avait raconté cette histoire avec un certain enthousiasme.

« Un bon script pour un film » termina-t-il.

Je restais sans voix, un peu consterné par le ton de mon interlocuteur.

– Comment as-tu été au courant de cette histoire? demandais-je finalement.

– C’est le directeur de l’aquarium, répliqua-t-il. Je l’ai rencontré et quand je lui ai parlé de mon projet il m’a livré son secret. Il ne veut pas de mauvaise publicité!

Les yeux de Peter brillait. Il avait flairé le bon coup et s’était mis en tête d’aider à la capture de ces poissons pour les revendre sur le marché japonais. Il ne semblait aucunement affecté par cette histoire.

– L’incident n’est pas si grave. Les Hommes ont généré des catastrophes bien plus grande au cours de leur histoire. Ce qui est drôle dans ce cas là c’est que cette fois-ci, ce fut fait avec les meilleures intentions du monde !

Notre discussion se termina sur ces mots. Je me sentais indigné et en même temps résigné. Face à nous, la mer suivait son va-et-vient éternel, vomissant toutes sortes de débris plastiques sur le sable humide.

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