Sot de Crabes

Au cours de mes voyages en stop, beaucoup d’histoires se sont mêlés aux bruits des moteurs. Souvent, ces anecdotes font la gloire du pays que je traverse…et parfois tout l’inverse. J’ai remarqué que nous aimons critiquer notre propre sang en y ressentant même une sorte de réconfort.

Ce jour-là, j’étais devenu le copilote d’un avocat d’une trentaine d’année très aimable qui est convaincu que les Mexicains ne valent guère mieux que les crabes. Nous filions à toute allure sur l’une de ces routes rectilignes et monotones qui traverse la jungle de l’état de Tabasco, je restais perplexe à l’écoute de ce commentaire plutôt anodin.
Ce n’est que quelques jours plus tard, arrivé sur la côte des caraïbes que je compris à quoi il se référait en entendant parler d’un curieux personnage.

C’était un vieil homme d’un âge difficile à définir, le visage brûlé, usé, profondément marqué. Il clopinait légèrement, soutenant un rythme lent et régulier. Chaque pas était mesuré et soigneusement mis en avant, comme s’il prenait le temps d’observer le mouvement de chacun de ses muscles. Vêtu d’un pantalon de velours café qui sentait le rance, d’une chemise au ton bleu moite et froissée et un gilet de laine gris qu’il portait tout le jour malgré la chaleur suffocante, le vieillard avançait péniblement, tressaillant à chaque pas. Cependant, il affichait toujours un visage serein, presque souriant. Dans sa main gauche, il tenait l’anse d’un seau couvert d’un torchon à carreaux, et l’autre main était toujours fourrée dans sa poche.

On pouvait le voir apparaître dans plusieurs endroits parfois très éloignés les uns des autres et c’était toujours une énigme de savoir comment il parcourait ces distances à ce rythme là. Beaucoup n’y voyaient que du cinéma, une façon d’attirer le regards des curieux… Car en effet, à des heures irrégulières, tantôt le matin tantôt le soir, il suspendait sa promenade, posait son seau sur le sable chaud et invitait la foule d’une voie nasillarde et rauque à se rassembler autour de lui. Le principe de son jeu était simple et une fois qu’un groupe d’environs 20 personnes se réunissait autour de lui, il en énonçait les règles de sa voix fatiguée:

« vous pouvez parier sur le crabe de votre choix, la somme n’est pas importante, et si votre crabe sort le premier du seau, vous gagnez. »

En terminant, il soulevait le torchon et on pouvait y voir une dizaine de crabes peints de différentes couleurs amoncelés les uns sur les autres. La lumière réveillait les premiers qui, machinalement, agitaient leurs pinces lourdes et maladroites.

Le seau n’étant pas bien profond, il paraissait facile pour un crabe de se hisser au dehors avec ses pinces. Ainsi, dans l’assistance, beaucoup étaient ceux qui n’hésitaient pas à sortir quelques sous de leurs poches. Une fois les paris tenus, chacun commençait à encourager les crabes de leurs choix. Les voix se faisaient d’abord timides puis se transformaient en cris frénétiques. En effet, la victoire semblait si proche et si facile et pourtant, chaque fois que l’un des crabes s’approchait de la libération, un de ses camarades l’attrapait avec force et le ramenait au fond du récipient. La même situation se répétait encore et encore. Les minutes s’écoulaient et peu à peu, la foule se dispersait. Les parieurs demeuraient plus longtemps, tenus par l’espoir puis, à leur tour, ils se résignaient.

L’ancêtre observait la scène avec patience. Lorsque le dernier des spectateurs s’était retiré, il reprenait son seau, mettait le torchon à carreau dessus et repartait dans sa déambulation lente et régulière. Il gardait cette sorte de sourire effacé sur le visage, comme content de lui-même. Son jeu devenait connu de beaucoup mais même ceux qui avaient déjà participé se laissaient surprendre encore et ne pouvaient s’empêcher de parier de nouveau…au cas où. Mais jamais, ni à un seul instant, un des crabes ne put s’échapper.

Un crabe seul, aidé d’un autre, en grimpant sur sa carapace aurait pu facilement sortir du seau mais il y avait toujours un de ses confrères qui l’en empêchait. Jaloux, ils préféraient se savoir tous emprisonnés qu’offrir à l’un deux la jouissance de la liberté.

Je repense souvent à cette histoire et je me demande encore si son seau était une attraction quelconque pour récolter quelques sous ou le simple reflet de notre monde que le vieillard aimait projeter devant nos yeux curieux.

Une réflexion sur “Sot de Crabes

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