Le norvégien qui voulait faire émigrer tout son pays

C’est l’histoire la plus loufoque et la plus invraisemblable que je n’ai jamais entendue. Et pourtant, le principal protagoniste, que j’ai eu le privilège de connaître dans un salon de thé à Fès, au Maroc, paraissait le plus sincère du monde en la racontant.

Il y a quelques temps déjà, un grand fléau s’était abattu sur les terres du Nord de l’Europe. Une peste avait surgit soudainement et, à l’improviste, s’était infiltrée dans le cœur des habitants de la Norvège. Mortelle et contagieuse, elle était indétectable. Les médecins ne parvenaient pas à en faire le diagnostic. Tout allait pourtant pour le mieux avant son arrivée. La Norvège était réputée pour être un paradis économique: peu d’habitant, une couverture sociale généreuse, un système scolaire proche de la perfection où les élèves étudiaient peu mais bien, très peu de délinquance, une criminalité presque inexistante, une police discrète et fainéante…les habitants des pays du monde entier les jalousaient.

Puis cette peste sournoise arriva et vînt troubler leur paix. Elle provoquait des ravages, personne n’y échappait, elle s’avérait si contagieuse qu’un simple regard suffisait pour qu’elle se propage d’une personne à une autre. Prenant la relève des médecins impuissants devant ce phénomène, les scientifiques se penchèrent sur le sujet. De longues études furent menées, qualitatives, quantitatives…impossible de détecter l’origine de cette peste ni même d’en déceler les symptômes physiques. Une seule certitude: dès qu’un individu était atteint de ce fléau, il plongeait dans une dépression mélancolique et se sentait misérable, dénué d’entrain pour se rendre au travail ou pour embrasser ses enfants en rentrant le soir. Les gens flottaient comme des bougies sur l’eau, sans but ni motivation et peu à peu la flamme de la vie s’éteignait en eux. Le taux de suicide grimpait en flèche même si les gens ne s’ôtaient pas pour ainsi dire la vie, ils se laissaient plutôt embrasser par la mort, n’opposant aucune résistance devant elle.

Les gouvernements se succédèrent essayant toutes sortes de mesures pour raviver le cœur des habitants en stimulant la consommation, en baissant les taxes, toutes sortes d’évènements furent organisés, milles diversions pensées…rien à y faire. Au mieux, ils réussissaient à dissimuler une partie de la dépression mais ce n’était qu’un voile. En dessous, la société souffrait.

Quelques institutions religieuses firent leurs apparitions. L’Église des Derniers Jours eut un grand succès au début, ses prêtres appelaient les foules à se repentir en toute hâte avant de succomber devant l’appel du jugement dernier…Les “black star congregation”, eux, invitaient les gens à un suicide collectif pour se libérer de toutes ces souffrances.

Les sceptiques qui ne voulait y voir aucune magie mettaient en cause le changement climatique et la capitalisme…Les conspirationnistes accusaient les Coréens du nord, convaincus qu’ils leurs avaient envoyé une bombe bactériologique…

C’est à ce moment là qu’une idée bien farfelue fit son apparition.

Edvin Olsen était un de ces scientifiques allergiques aux laboratoires qui ne croit qu’en l’étude empirique des choses. Grand, blond, il n’avait de signe particulier qu’un sourire innocent dessiné en permanence sur son visage rose et rond. Par quelques mystères non élucidés, Edvin avait été épargné par l’épidémie et profitant de cette chance, il se fit un point d’honneur à en trouver la solution. Il ne cherchait pas de remède miracle, il était persuadé que cette peste était plus philosophique que biologique, une nouvelle sorte d’épidémie qui se serait adaptée aux temps modernes et attaquait ce que l’humain avait de plus précieux au monde: l’envie de vivre.

Sa stratégie était simple: se rendre dans les pays où les gens se disaient heureux, découvrir la source de ce bonheur et l’implanter dans le cœur des Norvégiens.

Il décolla en plein milieu du mois de Janvier alors que la Norvège rongeait son mal sous l’épais manteau de neige hivernal. Il atterrit à Agadir, au Maroc, l’un des premiers pays sur sa liste. C’était ses premiers pas en Afrique et Edvin Olsen traversa l’aéroport d’un pas rapide pour se précipiter au dehors. Un air chaud soufflait doucement dans les airs, quelques cumulus épars de petite taille traînaient dans un ciel bleu roi…le Norvégien se figea. L’atmosphère, délicieusement pesante l’enveloppait d’un drap chaud et humide, une douce nonchalance chassait les pensées de son esprit, un frisson de bien-être s’emparait de ses membres et se propageait dans chaque cellule de son corps. Il se sentait bien.

L’idée germa aussitôt, comme une plante qui trouve de la lumière et de l’eau en abondance. Les Norvégiens ne retrouveraient le bonheur qu’à une condition: s’installer au Sud…Ce soleil, cet air, cette ambiance était la réponse. Le temps était venu pour les Scandinaves de repartir sur les chemins, comme leurs ancêtres nomades d’autrefois, à la recherche d’une terre plus hospitalière.

Saisi d’une fièvre frénétique, il élabora son projet la nuit même. Au fur et à mesure qu’il en rédigeait les grandes lignes, milles arguments jaillissaient de son cerveau en ébullition. Son idée était parfaite sous tous les angles. Ce déplacement demanderait de nouvelles infrastructures, créant de nouveaux emplois, stimulant l’industrie; l’empreinte écologique de chaque Norvégien baisserait suite à l’abandon du chauffage, l’électricité serait pourvu par les panneaux solaires. Les problèmes d’immigrations seraient aussi réglés, tous les africains qui traversaient sans cesse la mer pour s’installer en Europe pourrait occuper la Norvège et profiter des infrastructures pendant que les Norvégiens en construiraient de nouvelles en Afrique… Et chaque fois qu’un de ses compatriotes se sentirait triste, il n’aurait qu’à faire quelques pas pour se ressourcer sous le soleil chaud et bienfaiteur des tropiques.

L’idée était si simple et si géniale qu’il rentra le lendemain en Norvège en rêvant de prix Nobel.

Malheureusement, le monde politique a toujours été dur avec les visionnaires et son projet fut rejeté sans qu’il y ait de discussion préalable. Le roi n’y attacha guère plus d’attention. Il fut tourné en ridicule sur toutes les chaines de télévisions arrachant quelques sourires temporaires et rehaussant, l’espace de quelques jours, le taux de bonheur en Norvège.

Mais les semaines passèrent et la peste continuait de sévir. Edvin s’obstinait, et parcourait toute la Norvège, visitait toutes les universités à la recherche de soutien. Entre temps, de nouvelles élections furent menées. C’était la dix-huitième fois qu’un premier ministre abandonnait ses fonctions depuis que l’épidémie avait apparu sur les terres nordiques. Le nouveau représentant, élu sans peine faute d’opposant, s’intéressait aux idées extravagantes d’Edvin Olsen et le fit appeler au gouvernement comme conseiller.
“La situation est désespérée lui concéda-t-il en l’accueillant, il nous faut tout tenter, même les mesures les plus ridicules!”

Quelques semaines plus tard, 5 millions de Norvégiens partaient en longues caravanes sur les routes d’Europe pour rejoindre l’Afrique. Un traité international avait été signé et un espace dans le sud de l’Algérie réservé pour les Norvégiens. Le gouvernement Algérien avait accepté sans hésiter, les gens du Nord étaient réputés pour être de bons travailleurs et ils pouvaient stimuler la croissance du pays. Les Scandinaves n’étaient pas très emballés par l’idée. Les enfants se réjouissaient de partir pour des vacances prolongées et les parents se résignaient, préférant l’exil à la vie maussade qui les attendait ici. De plus, même le roi est sa famille s’étaient fait a l’idée et cavalaient en tête du cortège.

La Nouvelle-Norvège était une grande plaine désertique située au Sud de Ouargia. La solitude s’étendait jusqu’à perte de vue, troublée de temps en temps par une troupe de bédouins qui passaient lentement comme un mirage. Le voyage, accompagné de l’excitation qui suit la découverte d’un nouveau pays, suffit pour résorber la crise existentielle des Norvégiens. Quelques semaines à peine après leur installation, la peste avait disparu. Le gouvernement scandait sa victoire haut et fort. C’était une réussite, Edvin Olsen était considéré comme un génie.

Les réjouissances ne durèrent toutefois pas longtemps. La peau délicate et rose des Norvégiens ne supportait pas le soleil plus de 15 minutes, et malgré la construction d’immenses dômes protecteurs ventilés par de gigantesques ventilateurs, les colons passaient leurs journées enfermés. La paresse, fidèle compagne des chaleurs du Sud, avait pris la place de la tristesse dans le cœur des Norvégiens. Les industries peinaient à démarrer, la production n’accéléra pas, les investissements étrangers étaient inexistants… Ce peuple, autrefois travailleur et consciencieux était réduit à une léthargie somnolente.

L’économie se ralentit et sombra. Au niveau énergétique, les économies faites par l’abandon du chauffage furent largement dépassées par les coûts de l’air conditionné des dômes…Il ne passa pas un an avant que les premiers Norvégiens prirent le chemin du retour. La Norvège les attendait, seuls quelques familles de sceptiques y étaient restées et quant aux émigrés africains à qui on avait généreusement donné les clés, ils ne restèrent que le temps d’un été. Ils avaient fuit les premières gelées.

Peu à peu, la Norvège se repeupla de Norvégiens et tout redevînt normal.
Le fléau ne réapparu pas, un nouveau gouvernement fut mis en place, Edvin Olsen fut remercié puis oublié. On ne le convoqua pas pour le prix Nobel. Il fut le seul à rester en Afrique. Il s’était installé au Maroc et attendait, persuadé qu’une fois l’euphorie des retrouvailles passée, la peste sévirait de nouveau.

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