L’ère du plastique

Une modeste construction sur la plage, deux étages, un toit de chaume, des murs blancs peints au calque, un porche avec une seule chaise longue en plastique. Au dessus de la chaise, accroché au mur, un tableau représente deux hommes en costume gris. La photographie est jaunie par les années, datant d’au moins un siècle en arrière. Les deux hommes aux crânes dégarnis portent une longue barbe touffue. En bas à droite, une inscription: “1869, the Hyatt brothers.” À cette époque, un concours avait été lancé par la société Phelan et Collender, ses dirigeants craignaient une pénurie d’ivoire avec la situation en Afrique et recherchaient un nouveau matériau pour produire leurs boules de billard. Les frères Hyatt trouvèrent la solution en utilisant le camphre pour plastifier la nitratation de la cellulose du bois. L’ancêtre du plastique était né.

Sous le tableau, assis sur la chaise, un vieillard regarde l’incessant va-et-vient de la mer sur le sable. Il attend, guettant scrupuleusement chaque vague qui s’échoue. Puis un froncement de sourcil embrume son visage fatigué. Il bougonne quelques mots incompréhensibles et se lève d’un bond malgré son âge. Il se précipite sur la plage et récupère l’objet de son attention. Un bouchon de bouteille recouvert de minuscules coquillages. Il le jette dans un seau situé à l’entrée du porche puis reprend sa place sur la chaise.

Jean-Bernard est né en 1907, dans l’état de New York. Au moment de sa naissance, son père, Léo Bakeland, s’était réfugié dans son laboratoire, fuyant les cris stridents de sa femme. Il travaillait depuis quelques temps sur la création d’un nouveau matériau synthétique. Il était proche de la découverte qui graverait son nom dans les livres d’histoires. C’est ce jour là, alors que son fils se faisait un chemin pour voir le jour, qu’il trouva par accident la formule magique, en renversant une bouteille de formol sur son mélange d’acide carbolique et de sciure de bois… Le hasard l’amena à inventer la première matière plastique synthétique que l’on nommera d’après son nom : la Bakelite. On utilisera ce matériau pour fabriquer des téléphones, des postes de radio, des stylos, des lunettes, des poignées de porte et bien d’autres choses encore! L’ère du plastique débutait.

Jean-Bernard grandit avec peu d’amour mais entouré d’objets en tout genre qui étaient, d’après ce que disaient les adultes autour de lui, révolutionnaires. Son père recevait beaucoup de visites et beaucoup de gens venaient lui tirer les joues ou lui caresser les cheveux. “Un jour, celui là vivra entouré de Bakelite!” disait-il en riant.
Jean-Bernard ne compris cette phrase que bien plus tard.

À New York, il étudia la chimie, suivant les pas de son père pour obtenir un peu de son attention. Cette démarche échoua et sa relation avec son géniteur ne fit que se détériorer au fil des années. Il gradua en 1925 avec honneurs et fut embauché sur le champ par la société BF Goodrich, les dirigeants de cette boîte espérait de grandes choses de la part du fils de Leo Bakeland, devenu une légende dans le milieu de l’industrie plastique.

Le plastique représentait un véritable bouleversement dans le contexte de la révolution industrielle et les scientifiques se battaient pour trouver la matière première qui permettrait d’en produire indéfiniment et au moindre coût. Toute sorte de matières premières étaient utilisées pour sa fabrication, le bois, la charbon, le fer jusqu’à la caséine du lait…
C’est Jean-Bernard qui trouva la recette miracle en fusionnant des mélanges de sel et de pétrole, une substance abondante, malléable et transformable à souhait. Le PVC faisait son apparition dans le monde en révolutionnant l’industrie et en permettant au plastique de devenir la matière par excellence dans la fabrication d’objets en tout genre.

Jean-Bernard était comblé, il passa du statut de fils d’inventeur à celui de jeune surdoué à l’avenir glorieux. Pourtant, tout comme son père, il ne fit pas d’autres découvertes notoires. Il se contenta de grimper les échelons de l’entreprise est en devînt le président pendant la guerre. Son père mourut quelques mois plus tard, insensible au succès de son fils. Entre temps, il s’était retiré en Floride et s’obstinait à la planification d’un jardin tropical au cœur de sa maison. Il termina sa vie entouré de plantes florissantes.

Jean-Bernard ne fonda pas de famille, ne voulant pas reconduire l’exemple fracassant de son père. Il se concentra sur son entreprise et la fit fructifier jusqu’à devenir l’un des dirigeants les plus riches du pays. Le plastique ne trompait pas ses promesses. Silencieusement, il prenait la place dans le quotidien des citoyens du monde entier, presque à leur insu, remplaçant le bois, le fer, la céramique, le coton, etc.

Les années passèrent paisiblement pour Jean-Bernard qui ne pouvait se plaindre que de la compétition incessante et féroce de ses contemporains. Puis vînt le choc pétrolier de 1971. Le prix du pétrole augmenta significativement amenant quelques préoccupations dans l’esprit des industriels de l’époque. En 1979, une deuxième hausse des prix secoua gravement l’industrie du pétrole qui s’était infiltrée dans tous les secteurs. Cette même année, Jean-Bernard décida de partir à la retraite. Un climat de tension entourait son entreprise et, flairant quelques soucis futurs, il préférait se retirer discrètement. Il avait donné 54 ans de sa vie à cette société, il méritait un peu de repos.

Reclus dans sa solitude depuis sa tendre enfance, il chercha un bout de terrain le plus éloigné possible du monde et trouva une petite merveille, un bout de paradis méconnu des grands complexes touristiques situé au fin fond de la péninsule du Yucatán, au Mexique. Il s’y construisit une petite maison modeste en bord de plage et s’apprêtait à vivre des jours heureux. Chaque jour, à l’aube, le soleil pointait son bulbe rose sur l’horizon paisible de la mer. Personne ne rôdait par ici, il était seul au monde.

Une seule chose l’agaçait. Malgré son âge avancé, il avait conservé l’habitude d’une petite balade matinale pour se dégourdir les jambes en profitant du vent frais qui précède l’aurore. Seulement, la plage était couverte de débris plastiques en tout genre. Toutes sortes de récipients rongés par le sel gisaient sur le sable. Il ne pouvait faire un pas sans écraser un déodorant, une bouteille de soda, un bout de bouée, une moitié de claquette de plage, ou une capsule de parfum… La plage, déserte, sans ville à des kilomètres à la ronde était jonchée de tous ce polymère, vestige indestructible de la société moderne.

Jean-Bernard s’était mis en tête de nettoyer la plage au quotidien… mais chaque matin, tout était à refaire. La mer n’en pouvait plus de tout ce plastique qui lui venait des rivières du monde et elle le dégorgeait inlassablement sur les plages des Caraïbes. Il enrageait de tout ce plastique. Au fil des mois, ce qui était devenu une lubie se transforma en obsession. Impuissant devant cet océan ingrat qui ne se lassait pas d’exécrer tout ces déchets, l’ancien directeur de la Goodrich perdit la patience et puis la raison. Il passa le reste de ses jours à épier l’océan, à l’affut du moindre bout de plastique qui oserait s’échouer sur la plage.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s