El baño seco

Il était une fois un jeune architecte mexicain. Il était né au bord des gorges abruptes de Cuernavaca dans lesquelles s’engouffrait une rivière virulente et endiablée. L’écho des flots se brisant sur les rochers accompagna la naissance du petit Cesar. C’est aussi ce même écho qui rythma toute son enfance par des mélodies tantôt discrètes, tantôt sauvages.

Alors que Cesar arrivait sur les berges de l’adolescence, les dirigeants du pays se mirent à vanter les mérites de la modernité et encouragèrent fortement l’industrie du bâtiment pour stimuler l’essor de l’économie mexicaine. Les villes commencèrent leur expansion et le paysage se mit à changer.

Cuernavaca, appelée la ville du printemps éternel pour son climat doux et frais toute l’année, devint très prisée par les négociants qui y voyaient le lieu idéal pour construire leurs secondes demeures. Les gorges se peuplèrent peu à peu et les vieilles bâtisses qui parsemaient paisiblement les versants de la vallée furent cernées par des quartiers neufs et bruyants. La rivière se vida de son eau laissant place à une cascade de déchets divers qui dévalèrent les pentes.

Cesar contemplait la déchéance de sa rivière en silence. Plus jeune, sa mère l’y descendait pour se baigner. Aujourd’hui, son chant était devenu faible et gémissant et il pouvait à peine l’entendre, au loin. On ne pouvait plus s’y baigner.

À cette période arriva tout droit d’Angleterre, pays fondateur du progrès, une invention géniale : les “water-closet” ! Progressivement, les habitants délaissèrent les toilettes du jardin pour installer cette toute nouvelle trouvaille. Désormais, pour faire leurs besoins, les gens défiaient les lois de la gravité en faisant remonter leurs excréments avec quelques litres d’eau dans un tuyau qui allait ensuite se déverser dans la rivière. C’était très efficace. Les rejets humains disparaissaient au loin, quelque part, hors de vue, en même temps que les odeurs se volatilisaient.

La plupart des gens ne se posaient pas la question du traitement de ces eaux noires. Peu importait, ces nouvelles toilettes, très pratiques, évitaient de s’occuper d’une besogne sale et ennuyante, il n’y avait qu’à appuyer sur un bouton et tout disparaissait.

Cesar, lui, se posa la question et comprit très vite la relation entre l’apparition des toilettes au bord de la vallée et l’odeur désagréable émanant de la rivière. Il comprit aussi que cette invention géniale qu’on assimilait au progrès était loin d’en être un. Cacher les excréments de la vue des citoyens en les déversant dans les rivières était, plutôt qu’une solution, une véritable bombe à retardement.

Il s’engouffra alors dans une longue croisade contre le modernisme. Il venait de terminer ses études d’architecture et était, aux yeux de tous, pressenti comme un des brillants architectes du futur. Loin d’être idiot, il comprit qu’il ne pourrait convaincre les gens de retourner dans leurs cabanes au fond du jardin pour y enterrer leurs excréments. Il dessina alors un modèle de toilettes sèches en bois, les “baños secos”, qui s’installeraient dans la maison. Les excréments seraient évacués dans un seau puis recouverts de sciure de bois pour en cacher les odeurs.

Malheureusement, sa campagne échoua dans les villes. Les vendeurs de systèmes sanitaires étaient trop forts et à grands coups de publicité, faisaient l’éloge de nouvelles stations d’épurations.

L’eau de la rivière restait cependant imbuvable et il était fortement déconseillé de s’y baigner.

Tenace, César se lança dans une campagne rurale, dans les endroits où la modernité n’avait pas encore plongé ses longues griffes électriques. Colportant son idée de villages en villages, il rencontra un public plus intéressé. En effet, pour la plupart paysans, les habitants furent séduits par l’idée de transformer leurs excréments en terre fertile. L’eau des rivières était pour eux sacrée et ils avaient bien remarqué sa détérioration au cours des dernières années. Avant, ils pouvaient boire à même la rivière et aujourd’hui, ils étaient tous obligés d’acheter l’eau en bouteille.

Cesar prônait fièrement ses modèles de toilettes sèches et proclamait haut et fort : « rien ne se jette, tout se transforme, même la merde ! ». Il recevait un accueil mitigé dès qu’il s’approchait des villes. Les citadins n’étaient pas convaincus. Les “water-closet” blanc immaculé étaient tout de même très confortables et le plaisir de ne pas avoir à s’occuper de ses propres excréments primait sur l’aspect écologique. C’était ça la modernité, faire disparaître les tâches ennuyantes.

Cesar commença toutefois à acquérir une certaine renommée. Il était présenté comme un précurseur de l’écologie, terme qui commençait tout juste à faire son apparition dans les journaux. Dans ces années-là, la modernité avançait à telle allure que des effets secondaires firent leur apparition rapidement. On voyait les campagnes s’étendrent au détriment des forêts, les rivières se colorer et s’assécher, le ciel s’assombrir d’un voile gris au-dessus des villes… Cesar était alors un véritable phénomène qui parlait de caca dès qu’il le pouvait sans peur de choquer ou d’offenser les gens autour de lui. « La merde est l’affaire de tous, nous en produisons chacun un bon kilo par semaine ! » exposait-il en souriant. Avec humour, il allait même jusqu’à dire qu’elle était un des dons de Dieu, « la terre la plus fertile qui soit ! ».

Cesar passa plusieurs années à implanter ses “baños secos” dans les villages mexicains. Au départ, peu nombreux étaient ceux qui le soutenait, mais, petit à petit, au fur et à mesure que la conscience écologique s’accroissait, son idée prit de l’ampleur. Si bien qu’un jour, une entreprise au nom connu et au chiffre d’affaires conséquent s’intéressa à son projet. Cesar reçut de nombreuses visites d’émissaires en costard-cravate et leur ouvrit ses portes, content et soulagé de voir qu’une grande entreprise s’intéressait enfin à ses toilettes. Les experts étudièrent son prototype sous tous les angles, prirent des photos et furent très cordiaux, insistant lourdement sur l’importance de cet objet qui représentait pour eux une invention révolutionnaire. Cesar n’y voyait que l’évolution logique de la cabane au fond du jardin mais peu lui importait. Il sentait que quelque chose de grand se préparait, il avait lutté durant tant d’années contre l’ignorance et voilà qu’il se sentait sur le point de vaincre la bataille finale.

Puis il n’eut plus aucune nouvelle. Pendant six mois, il ne vit plus un seul émissaire de cette fameuse entreprise.

Ce n’est qu’un jour, alors qu’il rentrait d’un petit village où il venait de donner un atelier sur la construction facile des toilettes sèches, qu’il reçut une convocation au tribunal. L’entreprise en question portait plainte contre lui.

Son étonnement fut immense. Il se laissa tomber sur un fauteuil et se mit à relire attentivement la missive. On lui reprochait d’avoir enfreint la loi en violant les droits de brevet de ladite entreprise. Sous le choc, il mit un certain temps avant de comprendre.

Il réalisa alors qu’il n’avait lui-même jamais breveté son invention, pensant que le droit de construire ses propres toilettes appartenait à tous.

Cesar se présenta à la cour, exposant toutes sortes de preuves pour démontrer qu’il était bien l’inventeur des toilettes sèches, mais il n’y avait rien à faire. Le “baños secos” n’était pas son idée puisqu’il n’avait pas déposé de brevet. Et s’il voulait continuer à en fabriquer, il devrait désormais payer l’entreprise qui l’avait attaquée. Les toilettes sèches, qui jusqu’alors étaient construites presque gratuitement en échange d’un poulet ou de quelques tortillas, allaient maintenant devenir une nouvelle invention haut de gamme – et donc hors de prix pour les villageois mexicains.

Aujourd’hui, Cesar s’est refermé sur lui-même, il travaille sur un nouveau prototype de toilettes “humides” où la fermentation des sels entraîne une plus rapide décomposition… Mais cette fois-ci, il garde précieusement son secret, non pas parce qu’il n’aime pas partager, bien au contraire – il aimerait pouvoir divulguer sa découverte au monde entier –, il s’en garde car il sait qu’une entreprise, quelque part, attend sournoisement l’occasion pour trouver un stratagème afin d’empêcher le monde de faire ses besoins naturellement, au sec, sans eau, en rendant à la nature ce qui lui revient de droit.

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