Un Mojado

Une route s’élance dans la nuit sous le regard lumineux des phares du poid lourd. Des ombres menaçantes jaillissent dans la nuit. La cabine tremble tant la route est défoncée. Antony, le conducteur m’a sauvé d’une autre nuit dans une station essence, il va jusqu’à Puebla et ce sont plusieurs heures de compagnie intime qui nous attendent. Souvent, je dois harceler les camionneurs de questions en tout genre pour faire passer le temps et justifier ma présence à bord de leurs navires roulants. Ce coup-ci, il ne me faudra pas beaucoup d’efforts. A peine l’ai-je remercié qu’il me déballe toute son histoire.

“C’est normal tu sais, moi aussi j’ai connu cette galère. Je suis parti sur les routes à 17 ans. Je m’en rappelle comme si c’était hier, ça s’oublie pas des choses comme ça. La route encore ça passe, on s’y fait, par contre le désert, “Carajo”, jamais je n’oublierais ça.

Nous étions plongés dans l’obscurité totale. Il y avait une quarantaine de gens devant moi qui commençait l’ascension en silence. Des enfants, des femmes, des vieillards même, à ce moment je me disais que nous n’y arriverions jamais. Quelle folie, il n’y avait pourtant rien à regretter, trop tard, je ne pouvais plus revenir en arrière. J’avais un compagnon à mes côtés, je ne connaissais pas son nom mais nous faisions équipe. Je portais le sac avec la nourriture et lui le bidon de 5 litres d’eau. Le guide nous avait briefé, dans trois jours nous serions aux États-Unis. La peur me broyait les entrailles…on n’y voyait pas à deux mètres et je ne pouvais m’empêcher de penser à tous les scorpions et les autres bêtes qui rôdaient dans l’obscurité. La nuit était noire, opaque, sans lune et je discernais à peine quelques étoiles dans le ciel. Un soir parfait pour passer inaperçus. Nous marchions en file indienne, je fermais la marche sans dire un mot en attendant que ça finisse, en essayant de taire tous ces doutes qui me torturaient l’esprit. La marche était pénible, le sentier truffé de pierres et de trous, les vieux ne rechignaient pas pourtant. Il y en avait même un qui devait bien avoir 70 ans, juste devant nous, pas une plainte ne s’échappait de ses lèvres, juste son souffle rauque qui rythmait notre marche.

Cette lente procession avançait régulièrement, sans s’arrêter, les heures passaient docilement. Au loin Tijuana vibrait de lumière, nous percevions encore le halo de son ombre lumineuse. Devant, rien, une immensité de rien. Nous avançions en silence, pas de blagues, pas de contacts. Au milieu de la nuit, il y eu un cri presque immédiatement étouffé par une main. On s’immobilisa tous. Une vieille s’était foulée la cheville entre deux pierres. On était déjà plusieurs à s’attrouper autour d’elle mais le guide nous dispersa aussitôt et nous ordonna de continuer. Un mec protesta mais le guide insista fermement. Sa machette luisait dans la nuit. “Elle reste” dit-il tout simplement. “Je reviendrais la chercher.” C’était un mensonge, nous le savions tous mais personne ne contesta, la peur nous unissait et nous reprîmes notre marche. Elle allait mourir, c’était chose sûre mais à ce moment là je ne ressentait rien, la situation était trop irréelle pour faire preuve de compassion, nous étions tous plongés dans un cauchemar et la seule chose qui nous importait était de s’en réveiller.

Nous avons marché jusqu’à l’aube puis le guide nous indiqua une grotte dans le saillant d’une falaise. “Nous passerons la journée là” nous chuchota-t-il. J’étais exténué mais je ne pouvais pas dormir. J’essayais de fermer l’œil mais le jour pénétrait déjà dans la grotte. Les heures s’écoulaient lentement sous une chaleur suffocante. Tout autour, je devinais mes compagnons, allongés à côtés de moi, les yeux ouverts. Personne ne parlait, personne ne bougeait, personne ne dormait. Nous étions 42 parmi lesquels il y avait peut-être des voleurs, des criminels en fuite, prêts à nous égorger. Je serrais mon sac de provisions et je priais pour que la nuit vienne.

A la nuit tombée, nous nous remîmes en marche, nos pas étaient lourds et chaque pierre représentait un obstacle douloureux. Je ne comprenais pas comment les femmes pouvaient supporter cette marche, moi-même, j’avais du mal à ne pas gémir de fatigue. Je luttais pour ne pas compter les minutes qui défilaient si lentement, j’étais venu à bout de mes pensées, mon esprit se contentait de regarder mes pas s’abattre lourdement sur la poussière. Quand le jour se pointa à l’horizon, le guide nous invita à se réfugier où nous pouvions, sous une roche, entre deux pierres. Il n’y avait pas de grotte ici. Je trouvai une niche sous une grosse dalle et je m’y installai avec mon compagnon d’eau. Le bidon était vide aux trois quarts. Quelques fruits et des biscuits constituaient notre seule réserve. Je n’avais pas faim cependant, la peur me nouait le ventre.

Le jour passa sans incident, au compte goutte, je regardais les ombres glisser sur le sol…suant en silence. Nous étions sûrement passés aux États-Unis, la patrouille pouvait surgir d’un instant à l’autre. Je réussis à dormir un peu, croulant sous la fatigue. Je me réveillai alors que le soir enveloppait les derniers rayons de soleil. Nous repartîmes. Le guide pressa le pas, des petits groupes se formèrent, à l’arrière, un peu détachés du peloton, nous étions trois ou quatre. Soudain, le premier se figea. La sonnette d’un serpent sifflait. Ce fut la panique, mon camarade jeta le bidon d’eau en avant et nous nous mîmes à décamper en faisant un large détour. Tout le groupe s’était arrêté. Le bruit du bidon sur les pierres avait résonné et il me semblait encore entendre son échos dans l’immensité du désert. Nous attendîmes, immobiles, mon cœur cognait. Le guide ne dit rien mais je devinais son regard perçant dans la nuit. Après quelques minutes, le cortège s’ébranla de nouveau. Nous sommes parvenus au point de rendez-vous alors que le soleil s’apprêtait à jaillir à l’horizon. Un camion attendait sous un pont. Une longue route se profilait d’Est en Ouest. Nous avons tous dévalé la pente comme des poules.

Nous étions serrés comme des sardines à l’intérieur. Une odeur de sueur nous enveloppait et je sentais le souffle chaud de mes compagnons sur ma peau. Soudain un bruit de moteur qui râle retentit et le camion s’arrêta. Les portes s’ouvrirent. Ils étaient tombés en panne et nous ordonnaient de détaler dans le désert et de se cacher derrières les pierres. Sous l’effet de la panique, la fatigue disparu instantanément et je courus me réfugier derrière un taillis, à une bonne cinquantaine de mètres du camion. Les conducteurs le poussaient dans un ravin de l’autre côté. Je ne savais pas quoi faire, jetant des regards furtifs tout autour. Enfin, une autre camionnette arriva, une vingtaine de personnes monta à bord. Je restais planqué, paralysé. Je ne pus sortir de ma léthargie qu’au deuxième appel. Je courus pour sauter à l’arrière du pick-up. Il démarra alors que le vieillard de 70 ans nous appelait au loin. “attendez-moi, criait-il, mon fils m’attend…” Au loin, je voyais un sillon de poussière s’élever dans la fournaise. C’était peut-être une patrouille. La porte se referma et je me recroquevillai en écoutant la voix du vieillard qui résonnait dans ma tête. Dans la confusion j’avais perdu mon équipier. Je cherchai un bidon d’eau dans la pénombre mais je ne distinguai que des corps avachis. J’étais comprimé entre une femme maigre comme un clou et un mec un peu gras, tatoué des mains jusqu’au cou. Je respirais à peine, happant chaque filet d’air qui s’introduisait par les portes.

Je ne sais pas combien d’heures dura le voyage. L’odeur de nos corps trempés par la sueur était insupportable mais nous l’aspirions tous en silence. Là je pouvais bien comprendre pourquoi on appelait ceux qui traversent des “mojados”( mouillés ). Puis la camionnette s’arrêta. On nous ouvrit les portes et on nous fit entrer dans une résidence où nous pouvions nous doucher et manger un bout. Le cauchemar était terminé. Nous n’étions plus que 38 personnes. Je savais ce qu’il s’était produit avec la vieille et le vieux mais je ne savais rien des trois autres. Nous étions plus tranquilles mais nous ne rigolions pas. Je prononçais mes premières paroles, mes compagnons s’appelaient Carla, Diego, Juan… J’aurais aimé ressentir de la joie mais je restais paralysé. Mon cœur battait encore la chamane et je me demandais s’il s’arrêterait un jour de cogner avec tant de force.”

Il se tut pendant un instant. La route rectiligne fendait la nuit sous les phares du camion. Au loin, les premières lueurs de Puebla apparaissaient. J’avais écouté sans ne rien dire. Toutes les aventures que j’avais pu traverser me semblaient désormais bien ternes par rapport à cette traversée épique de cet authentique « mojado ».

– Le pire c’est que je ne suis resté que deux ans !

– Ils t’ont déporté ? lui demandai-je.

– Non, c’est juste que la vie là-bas ne me plaisait pas, les gens étaient trop froids !

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