Esta Cerca

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Après avoir fait tamponner mon passeport à la douane mexicaine, je traversai le pont ferraillé et bardé d’une maille haute d’au moins trois mètres qui menait au Guatemala. En bas, quelques hommes chargés comme des mules avançaient d’un pas lent entre les cailloux glissants de la rivière, sous le pont. L’eau leur arrivait à mi genoux. Impunément, comme si personne ne les voyait, ils se faufilaient au Mexique. Un peu plus loin, en aval, d’autres se frayaient un chemin entre les hautes herbes, en direction du nord.

A peine, avais-je franchis la ligne imaginaire de la frontière qu’une dizaine d’hommes m’assaillit, une liasse de billets à la main en répétant sans cesse « change, dollars, cambio, pesos…quetzal ». Cet étrange cortège me suivit jusqu’au guichet de la douane Guatémaltèque, attendant un signe de ma part pour m’offrir le « meilleur taux de change ». Le verdict fut sans appel, je devais attendre 24 heures avant de pouvoir retourner au Mexique. Je ne protestai pas trop, sachant que, dans une situation similaire, un Guatémaltèque aux portes de l’Europe serait obligé d’attendre plus de trois mois.

Le long de la route, des centaines de gens de toutes sortes déambulaient dans tous les sens, vendant de tout et n’importe quoi, téléphones portables, vêtements neufs ou usagés, articles de cuisine… Un va-et-vient incessant opérait entre les deux pays, légalement ou illégalement, chacun essayant de gagner quelques pesos ou quelques quetzals de la différence de prix qui existait d’un pays à l’autre. Dans ce brouhaha constant, les taxis, sorte de tuk-tuk rouges et jaunes, fusaient dans les airs comme des appels au secours, les enfants traînaient leurs boites à cirage en essayant de me soutirer un dollar…ils seraient allés jusqu’à cirer mes pieds nus pour quelques centimes.

Je m’assis finalement sur le trottoir, en face d’une dépendance de la croix rouge. A ma gauche, un homme d’une trentaine d’année, bien coiffé, habillé avec soin, un pantalon en tissu bien repassé, une chemise jaune et un blouson de cuir, m’aborda. Il allait vers le Nord et essayait tant bien que mal de dissimuler sa pauvreté. Un homme lui avait donné rendez-vous ici pour traverser. C’était la première fois qu’il sortait de son village et un long voyage à l’issue incertaine l’attendait. Il me demanda :

« Vous venez d’où ? »

Je lui répondis avec une certaine hésitation. Florence Cassez venait à peine d’être libérée. La France était passée d’un pays lointain et mystérieux à un asile politique pour kidnappeur.

– France.

– Ah tu es « François » renchérit-il en exagérant le « oi », son typique de notre langue qui fascine par ici.

– C’est loin non? Continua-t-il.

Je ne pus m’empêcher de rire.

– Oui en effet.

– Il faut y aller en avion vrai?

– Oui.

– Et combien de temps en avion?

J’avais l’impression de converser avec un enfant mais les questions de cet homme étaient plus que sincères. La géographie est un luxe réservé à ceux qui ont le temps de se demander où ils sont.

– Environs 10 heures.

– 10 heures!? Bah, « esta cerca » !»

Il prononça ces deux mots en secouant la tête de haut en bas, plongeant son esprit dans une courte réflexion. Il s’imaginait peut-être dans l’avion. « Esta cerca » signifie « C’est près ». Au Mexique ou au Guatemala, la distance ne se mesure pas en nombre de kilomètres mais en durée. Il faut en effet parfois plusieurs heures pour faire quelques dizaines de kilomètres. Ainsi, pour Gamaniel, avec ses « 10 heures » de trajet, la France n’était pas plus loin que le Honduras, ou la ville de Puebla au Mexique.

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