Le vieil homme et les tortues

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Il était une fois un vieil homme atypique qui coulait des jours paisibles sur la plage de “Maruata”, dans l’état de Michoacan au Mexique. Les gens du village l’appelaient le “tortugüero”. Au Mexique, « güero » est un terme affectif utilisé pour désigner ceux qui ont la peau plus blanche. Le vieillard présentait une pâleur impressionnante et sa tignasse de cheveux qui pendait le long de sa nuque était toute décolorée. Les gens racontaient que les vents marins, chargés de sel, lui avaient effacé ses couleurs. Le vieillard s’occupait d’un « campement d’hébergement de tortues », une sorte de petite réserve en bord de plage. Chaque soir pendant la saison, il récupérait les œufs que les tortues géantes du pacifique venaient pondre sous le sable et il les enterrait dans son campement. Ce petit manège qui perturbait l’ordre naturel des choses était devenu nécessaire dans les dernières années. L’essor du Tourisme dans la région propulsa ces petits œufs délicieux au rang de spécialité culinaire de choix. Les citadins et les touristes qui venaient aux villes voisines en raffolaient et les restaurateurs donnaient un bon prix à tous ceux qui leur en ramenaient. La cueillette était interdite par la loi mais comme toutes les lois au Mexique, elle était peu respectée.


D’aussi loin qu’il pouvait s’en souvenir, le vieil homme avait travaillé ici, recevant une maigre pension de l’état pour veiller sur les œufs de tortues. Malgré son âge avancé, il s’attelait à cette tâche avec la même ferveur qu’aux premiers jours. Cependant, les nuits étaient longues et, ne pouvant plus veiller comme autrefois, il s’endormait régulièrement sur sa chaise. Les enfants du village le savaient et en profitaient pour venir lui chaparder les œufs sous son nez. Une nuit, alors que la lune s’apprêtait à plonger dans l’océan et que les premières lueurs de l’aube s’élançaient dans le ciel en gerbes multicolores, Paco, un des enfants du village, sauta la grille et s’infiltra discrètement dans le campement. Par manque de chance, un coq s’éveilla un peu trop tôt et cria son bonjour matinal à ce même instant, le vieillard s’éveilla en sursaut, sur sa chaise, et se trouva nez à nez avec l’enfant.

« Que fais-tu là petit garnement! Rouspéta-t-il

– Désolé monsieur, vraiment désolé, mais j’ai besoin de ces œufs, j’ai mes frères et mes soeurs, nous n’avons pas d’argent…mon père est parti…

Le vieillard connaissait l’histoire pour l’avoir écouté des milliers de fois et il savait que malheureusement, le garçon ne mentait pas, le père était sûrement parti avec une autre ou il s’était perdu dans le bar du village et n’en était jamais ressorti.

Il demeura toutefois intransigeant.

– Ah oui! Et que feras-tu quand il n’y aura plus de tortues pour pondre ton salaire ?

L’enfant baissa les yeux un instant ne sachant trop quoi répondre.

L’aube pointait derrière les montagnes chassant une légère brume qui s’était posée sur la plage. Déjà, quelques remous apparaissaient ci et là sous le sable. Petit à petit, des tortues de la taille d’un pouce se hissèrent avec peine de leurs trous, encombrées de leurs nageoires disproportionnées. Il en sortit une, deux, puis une dizaine et très vite, comme si toutes avaient senti le même appel de l’océan, une centaine apparue sur la surface et commença à sillonner la plage, pagayant maladroitement sur le sable humide et dur. Aveugles et désorientées, certaines se perdaient dans les dunes mais la plupart trouvaient instinctivement le chemin de l’océan et pataugeaient en direction des vagues qui s’écrasaient lourdement sur la plage.

L’enfant regardait la scène avec amusement et tendresse mais lorsqu’il vit les tortues se faire happer par l’océan, disparaissant dans un tumulte bruyant d’eau salée et de sable, englouties par une mort certaine, il interrompit le silence de sa voix menue.

– “Abuelo”, je ne comprends pas, ces tortues vont toutes périr dans l’océan avant même d’avoir gouté leur premier repas. C’est une mort idiote, autant qu’elles nourrissent mes frères et mes sœurs !

Le vieillard laissa échapper un petit rire rauque qui termina en toussotement léger.

– Il n’y a pas de mort idiote petit, regarde moi, je suis moi aussi sur la plage, bien plus peureux et lâche que ces minuscules créatures, l’océan m’appelle moi aussi, bientôt j’irais me perdre dans ses vagues. La nature est faite ainsi. Bien sûr que tu peux manger ces œufs mon enfant. C’est ton droit de prédateur mais regarde, ne trouves-tu pas que cette scène est magnifique, ces minuscules créatures qui s’attaquent à l’immensité, c’est nos vies que nous voyons là, poussières de présent face à l’infini. »

Le jeune garçon ne sut pas trop quoi répondre aux fabulations du vieillard qui contemplait la mer, les larmes aux yeux. Paco attendit quelques instants, puis, discrètement, il déterra quelques œufs, remplit son sac et s’éclipsa sans un bruit en direction du village qui s’éveillait sous les premiers rayons du soleil.

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