L’hominidé et le lion

Le premier homme qui posa un regard envieux sur la bête condamna son espèce. C’était peut-être un lion, toisant le monde de ses perles noires, qui fit naître la convoitise chez l’humain, alors simple bipède poilu…

Par un doux matin de printemps du pléistocène, ce lion était allongé placidement dans l’ombre d’un rocher, tournant le dos à une savane épaisse, brulée par le soleil. Le félin scrutait la lisière d’une forêt qui s’élevait à quelques mètres devant lui. Les bovidés en fin de vie aimaient s’aventurer dans les sous-bois à la recherche de feuilles fraiches, plus faciles à mastiquer, et le prédateur pressentait que tôt ou tard, une vielle antilope solitaire ou une chèvre galeuse rejoindrait la savane.

Un bruit de feuillage alerta le lion à l’affut. Ses oreilles se dressèrent. Une gazelle s’échappa d’un taillis, son odeur, apportée par le vent, fit frémir les moustaches du félin. Il s’appuya légèrement sur ses pattes arrières et bondit.

Perché sur son arbre, un hominidé observait la scène en mâchant bruyamment quelques feuilles de Baphia, les yeux fixés sur les pattes velues du félin qui effleuraient à peine le sol. Quelques secondes suffirent au lion pour terrasser sa bête. Ses crocs s’enfoncèrent dans la chair délicate de l’antilope encore frémissante. Manifestement, il se délectait, ses babines retroussées laissaient apparaître de larges dents tachées de sang. Le bipède contemplait la scène avec grand intérêt. Lui se nourrissait principalement de fruits et de feuilles vertes. De temps en temps, il engloutissait un nid de fourmis ou quelques sauterelles. Il n’avait jamais rechigné à suivre ce régime essentiellement végétarien mais en cet instant, la viande juteuse de l’antilope lui parut des plus savoureuses.

Les images de ce carnage attisèrent la curiosité de l’hominidé et le soir, lorsqu’il descendit à la mare pour se désaltérer, il s’arrêta devant son reflet qui tremblotait dans l’eau. Pour la première fois de son existence, le bipède prit le temps de se contempler: un visage blanc, légèrement halé, couvert de poil noirs et hirsutes, un grand front dégarni, un dos vouté, de grands bras qui pendaient le long de son corps, se terminant par des mains rugueuses et agiles. Il repensa au lion, chef d’oeuvre de la nature avec son roulement d’épaules gracieux, son pelage d’or, ses griffes rétractiles, acérées et mortelles, ses dents, longues et brillantes, ses pattes de velours, son regard perçant. Il sentit alors éclore en lui un sentiment indéfinissable qui s’accompagnait d’une sensation de chaleur à l’estomac.

La nuit venue, pendant que l’hominidé ronflait tranquillement, blotti dans le creux d’une branche, d’étranges visions vinrent agiter son sommeil. Pour la première fois un être humain rêvait. Il s’imaginait un autre corps, une autre vie, il se voyait bondir dans la savane, agile, majestueux, redoutable.

Au petit matin, alors qu’il aimait d’ordinaire traînasser sur sa branche, l’hominidé descendit de son arbre animé par un enthousiasme particulier. Il commença une série d’exercices matinaux devant les regards médusés de ses compagnons, d’autres bipèdes mi-primates, mi-humains. Accroupi sur ses pattes arrières, il essayait de se propulser en avant pour imiter le saut leste et silencieux du lion. La raideur de ses jambes l’empêchait de bondir mais il parvint toutefois à de bons résultats, franchissant des buissons entiers. Après plusieurs tentatives, le torse et les cuisses lacérés par les épines, il se redressa, visiblement satisfait de ses progrès.

Le mâle orgueilleux s’attela ensuite à une tâche moins aisée pour compléter son effort d’imitation. Il devait se confectionner une paire de griffes. Les hominidés n’étaient pas férus d’exercices intellectuels et l’idée même de dénicher une idée n’avait pas encore fait son chemin dans l’esprit de ces cousins éloignés du singe. Sans trop savoir comment s’y prendre, le bougre laissa son regard vaquer jusqu’à ce qu’un éclair lui traversa l’esprit. Il courut vers un buisson épineux, une espèce d’Aurantié qui abondait dans la région. Un sourire se dessina sur son visage rugueux. L’hominien coupa soigneusement une dizaine de longues épines et en coinça quatre entre les doigts de chaque main. Il passa le reste de la matinée à griffer l’air en poussant des rugissements plutôt pathétiques.

Dans l’après midi, alors que soleil projetait sa lumière aveuglante sur la savane, l’hominidé sortit de la forêt pour se poster derrière un tronc d’arbre renversé, contre le vent, tout près de l’endroit où, la veille, il avait surpris le lion. Une brise légère lui caressait le visage. Il se positionna, s’arqua sur ses jambes et ouvrit grand ses yeux.

Les membres de sa horde, curieux et amusés par tout ce manège, s’approchèrent jusqu’à la lisière de la forêt et, munis de fruits et de feuilles de Baphia, se juchèrent sur de hautes branches pour admirer le spectacle. Ne comprenant pas ce que ce cousin primate pouvait attendre, ils fouillaient eux aussi l’horizon de leurs regards.

Soudain, ils se mirent à glousser comme des perdrix. Au loin, un nuage s’élevait. Un troupeau d’antilopes galopait furieusement, fuyant quelques dangers. Le chasseur reconnu une odeur de cuir mélangée aux phéromones de peur.

Il laissa passer le groupe de tête constitué d’antilopes dotées de jambes puissantes. Le deuxième groupe, le plus important, brassait tant de poussière qu’il ne pouvait y voir à deux mètres et il attendit dans le creux de son tronc d’arbre. Lorsque le brouhaha s’estompa peu à peu, l’hominidé risqua un regard par dessus le tronc. Quelques antilopes détalaient ci et là, éparpillées dans la savane.

Une jeune bête se dirigeait justement droit vers sa cachette. L’hominidé lança un bref coup d’oeil à ses compagnons qui caquetaient sur leurs branches, serra ses poings autour des épines et se propulsa en avant, effectuant un bond plutôt satisfaisant pour un primate. Malheureusement, l’antilope l’esquiva sans peine, laissant l’apprenti chasseur s’écraser dans la poussière. Une volée de rires gras accompagna la chute, les spectateurs se frappaient le torse à s’en rompre les côtes.

Lorsqu’il releva la tête, l’hominidé aperçut alors une vieille antilope boiteuse qui soufflait ses derniers instants à quelques pas de lui. Il se hissa prestement sur ses deux jambes, pris une grande inspiration et se jeta sur la pauvre bête. Ses griffes de fortune s’enfoncèrent dans la chair de l’animal qui se cabra immédiatement. Il s’agrippa tant bien que mal jusqu’à ce que le bovidé perde enfin haleine et s’effondre. Ils restèrent ainsi quelques instants, l’humain couché sur la bête, sentant le pouls de l’antilope ralentir contre sa peau.

Lorsque le vainqueur se redressa, il poussa un cri rageur relayé par les hurlements de ses compagnons. Le sang lui dégoulinait le long des bras et des jambes. De primate bouffeur de fourmis et de feuilles vertes, il était devenu un prédateur impitoyable, défiant l’évolution du monde.

L’hominidé ne s’emballa pas trop non plus. Deux hyènes approchaient déjà, pas à pas, reniflant le sol. Quelques pierres bien lancées suffirent pour les tenir à une distance respectable. C’était sa bête ! Il essaya de mordre l’animal mais si le stratagème des épines avait bien fonctionné pour remplacer les griffes, il n’en était pas de même pour la question des crocs. Ses dents plates glissèrent sur le cuir épais de l’antilope. Il s’acharna un long moment jusqu’à ce que, soudainement, les hyènes se redressèrent et déguerpirent. Intrigué, l’hominidé se retourna et se retrouva nez à nez avec le lion. La bête était plus majestueuse que jamais, sous les rayons du soleil couchant, son pelage reflétait l’ocre de la savane. Le félin émit un grognement sourd et profond qui repoussa le bipède de quelques pas. Le roi de la savane ouvrit sa large mâchoire, saisit le cou de l’antilope et traina la bête morte vers un rocher.

L’hominidé hésita un instant, cherchant un possible angle d’attaque… puis se résigna. Il était bien trop épuisé pour disputer sa proie avec le félin. Il s’éclipsa en silence et rejoignit ses compères au sommet d’un arbre.

Il prit une poignée de feuilles de Baphia et les enfourna dans sa bouche tout en épiant le félin. Plus le lion déchiquetait sa proie, plus l’homme mastiquait avec ferveur, se jurant qu’un jour, se serait lui qui ferait fuir les hyènes, il détrônerait le lion et règnerait sur la savane.

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