Partir

Partir, ailleurs qu’ici, quelque part, peu importe où, là-bas, de l’autre côté.

Partir fut toujours un but en soi. Empêtré dans ce corps d’enfant, je ne pouvais pas me permette d’aller bien loin mais je partais quand même. Parfois il me suffisait d’un mot pour me faire décoller, pour traverser les mers, les océans, survoler les continents. Désert par exemple, le mot le plus magique au monde. Il suffisait que je le lise où qu’une voix grave le prononce pour que mon coeur s’emballe. Je n’avais alors qu’à fermer les yeux et je m’y retrouvais, en plein milieu du Sahara, au bord du Kalahari, je ne ressentais ni la chaleur, ni le vent, mais je pouvais voir l’étendue ocre qui s’échappait vers l‘horizon. Désert et je voguais sur les dunes de sable tel un souffle, effleurant la surface brûlante de ces mondes lointains. Il me suffisait d’un mot pour y croire.

Je ne rentrais jamais déçu de mes voyages, le merveilleux était toujours au rendez-vous, les steppes arides de Russie, les mers froides de l’Arctique, les savanes dorées du Burkina Faso, les jungles humides du Brésil, les montagnes enneigées de l’Oural…partout où j’allais, je découvrais la magie de l’univers, les vents qui façonnent les montagnes, la terre qui accueille les rayons du soleil et les transforment en plante, l’eau qui irrigue le tout, s’évapore, se glace. Il me suffisait de fermer les yeux.

Chaque jour je m’échappais et chaque fois je découvrais quelque chose de nouveau, un paysage différent, un arbre inconnu, une nouvelle dune… Je n’en parlais à personne, les autres ne me comprenaient pas. La maitresse se moquait, mon père me prêtait vaguement l’oreille et changeait aussitôt de sujet. Ma mère souriait gentiment, comme peinée d’avoir un enfant aussi rêveur. J’ai essayé de leur dire que je ne rêvais pas, que je partais pour de vrai, que je voyais le monde derrière mes paupières, que j’entendais son coeur battre dans ma poitrine. « Une imagination débordante », c’est ce que j’avais, symptôme gracieux d’une maladie méconnue, un trouble évident.

La maîtresse, Madame Boucher, arborait le même sourire que ma mère quand la psychologue est venue. J’ai compris sa fausse peine, son indifférence, l’arrogance de sa supposition. « Il a toujours la tête dans les nuages, un pied sur terre et un autre sur la lune » lui dit-elle. La psychologue, une femme charnue, habillée en noir, maquillée comme ma mère le dimanche, m’a demandé :

« Pourquoi aimes-tu autant aller sur la lune mon enfant? »

La maîtresse a pouffé, ma mère a contenu un rire. J’ai répondu franchement. Je lui ai dit que j’aimais partir, le soir, la journée aussi quand je m’ennuyais, que je fermais les yeux et que je pouvais traverser les mondes, que j’avais vu la muraille de chine, les mers sablonneuses de l’Iran, les forêt denses de la Tanzanie et que parfois, en effet, je partais sur la lune, je n’y restais jamais longtemps parce qu’on ne peut pas y respirer, parce que la lumière du soleil brûle la peau et qu’il n’y a rien à voir à part des cailloux et des crevasses. Je lui ai dit tout ça et elle m’a sourit. Elles étaient toutes les trois à me regarder avec ce même sourire de fausse compassion. Ma mère aussi, c’était sa trahison qu’elle portait sur son visage. Alors là, devant elles, j’ai fermé les yeux et je suis parti, loin, très loin, aussi loin que pouvaient me porter les vents, j’ai traversé les nuages, les tempêtes, j’ai vu le lever du soleil sur les hauteurs des Alpes Japonaises. L’océan était vaste et s’étendait jusqu’à l’horizon qui brûlait au loin. Les bateaux s’échappaient du port de Tokyo traçant de minuscules sillons qui se perdaient dans les vagues, puces d’eau qui partaient, courageuses, à l’assaut de l’infini. C’est à elles que je pensais quand ma mère m’a caressé l’épaule.

« Réponds aux questions mon chéri »

La psychologue me regardait droit dans les yeux, l’espace d’un instant j’ai cru qu’elle avait compris, qu’elle avait vu elle aussi, dans le reflet de mes yeux, le reflet de l’astre rouge sur la mer.

« Dis-moi, lorsque tu pars, comme tu dis, comment te sens-tu ? »

Je n’ai pas su quoi répondre. J’ai regardé ma mère, Madame Boucher, la carte du monde accrochée au mur, les traces de craie sur le tableau, les doigts de la psychologue, ses ongles peints en rouge. Je l’ai regardé dans les yeux pour y chercher une réponse.

« Et est-ce que tu aimes l’école ? »

J’ai voulu répondre « oui » mais aucun son n’est sorti de ma bouche. J’avais envie de faire pipi, j’avais envie de m’asseoir sur la cuvette en levant les jambes pour que personne ne sache que j’étais là, j’avais envie de fermer les yeux et de partir. Juste partir.

« Je peux aller au petit coin madame? »

 

———————-

 

Le sourire de Madame Boucher s’était gravé en moi. Chaque fois que je croisais un sourire similaire, une envie de pisser me submergeait. Neuf ans sont passés, neuf longues années durant lesquelles, chaque fois qu’un évènement fâcheux me surprenait, je fermais les yeux. C’était automatique, je ne pouvais l’éviter. Mon monde était plus vaste encore, maintenant j’arrivais à sentir les odeurs des buissons épineux dans les grandes plaines africaines, l’odeur de l’humus tapi dans les jungles amazoniennes, les effluves de souffre au pied du volcan Kao, je ressentais le toucher du vent, des feuilles qui glissent sur ma peau, la brûlure du froid sur la banquise du Groenland, je ne me contentais plus de voir le monde, je le ressentais. Parfois ces excursions étaient douloureuses, j’éprouvais la souffrance des hommes qui s’asphyxiaient dans les mines de Hezing, en Chine, le poids d’un seau d’eau porté par les bras frêles d’un Kenyan dans la chaleur du jour, la faim qui rongeait l’estomac d’un Nigérian, la peur qui saisissait une Bolivienne au moment de donner naissance dans sa hutte.

Les autres ne savaient pas, mes amis, mes camarades de classe, ils ignoraient tout de ce qui se passaient dans le monde, ils écoutaient la radio, lisaient les journaux, regardaient la télévision, débattaient de ceci, de cela, mais ils ne ressentaient pas, ils ne comprenaient pas. Et quand j’ouvrais les yeux et que de chaudes larmes coulaient le long de mes joues, ils s’inquiétaient, ils en parlaient à mes parents. Ma mère était triste, mon père ne disait rien, il me regardait d’un oeil distant, comme s’il m’avait perdu il y a bien longtemps déjà. Une fois par semaine j’allais voir la psychologue, une autre, une qui ne souriait pas. Elle m’écoutait, elle aimait mes histoires, elle me disait qu’il fallait faire attention à ne pas trop s’éloigner de la réalité mais quand je lui parlais des Inuits prisonniers de la glace pendant des mois, des Mongols qui traversaient les steppes sans but, des chamois qui remontaient chaque fois plus haut dans les montagnes fuyant les morsures de l’Homme, alors elle acquiesçait.

« Oui, ça aussi c’est une réalité…mais ce n’est pas ta réalité »

J’essayais de lui expliquer que toutes ces choses, ces images, ces sensations faisaient partie de moi, que je n’inventais rien, comment pouvais-je inventer le bruit de la pluie sur les feuilles d’un bananier en Inde, le ronronnement d’une vieille Volkswagen sur les routes poussiéreuses de la péninsule du Yucatan, le sourire d’un Tanzanien, éclatant de joie, lorsqu’il se désaltérait à une source d’eau fraiche.

Elle ne souriait pas, elle ne me jugeait pas, elle ne me comprenait pas. Souvent je fermais les yeux en lui racontant mes voyages, je m’échappais le plus loin possible et quand je les ouvrais de nouveau, j’approchais mon visage du sien et je la fixais intensément, qu’elle puisse voir un peu, dans le fond de mon regard, ces paysages, ces gens, ces histoires. Elle était alors si gênée que je savais qu’elle avait vu, elle aussi, qu’elle aurait pu comprendre si elle s’était laissée faire, si elle avait abandonné sa raison, si elle avait décidé de croire que derrière mes paupières, le monde respirait.

Un jour elle m’a dit que nous devions terminer les séances, qu’elle ne pouvait rien faire pour moi, qu’elle ne voyait aucun danger à ce que je me perde ainsi dans mon imaginaire. « N’oubliez pas la réalité, c’est tout. »

Je l’ai regardé une dernière fois. J’avais les bras posés sur les accoudoirs, le corps détendu, enfoncé dans le cuir mou du fauteuil. Elle était face à moi, assise bien droite sur sa chaise, les jambes croisées, elle me souriait.

« Vos histoires vont me manquer, j’aimerais bien pouvoir partir comme ça moi aussi ! »

J’ai sourit, j’ai senti l’amour dans son coeur, j’ai senti la peine de la séparation et j’ai fermé les yeux.

 

———————–

 

Aujourd’hui, il ne me reste plus rien d’autre. Partir est la seule ressource qu’il me reste, ma seule échappatoire à ce quotidien qui ne fut jamais le mien. Je suis né avec le monde, je l’entends me murmurer ses histoires. Mon problème s’est accentué avec l’âge, dès que j’avais peur, que j’avais mal, que j’étais triste, je fermais les yeux. Ainsi, lorsqu’au volant de ma voiture, le camion a déboulé, je n’ai eu qu’un réflexe.

Ironie certaine, je me retrouve désormais cloué sur un lit d’hôpital. Je ne peux pas faire grand chose. On me lave, on me nourrit, on me parle, on choisit pour moi les chaînes à la télévision. Je communique à l’aide de cet ordinateur intelligent. Il traduit mes pensées. Souvent, ils mettent la chaîne du National Geographic et je peux voir le monde les yeux ouverts, mais en général je préfère les fermer. J’abaisse mes paupières et je pars, sur les routes pierreuses du Chili, dans les forêts enneigées du Canada, sur les lacs gelés de Sibérie, je respire la poussière qui emplit mes narines, j’éprouve la douceur de la neige sur ma peau, l’adrénaline qui monte quand je m’aventure au milieu d‘un lac, écoutant le craquement de la glace sous mes pas.

2 réflexions sur “Partir

  1. Bonjour benjamin,Nous avons pris connaissance de ton dernier texte au retour du Nicaragua qui – dailleurs- ne fut pas cité dans tes  voyages à coeur ouvert et aux yeux volets clos !
    Nous avons bien souri au patronyme dont tu dotes cette chère psychologue , nous avons bien aimé la pirouette finale … et nous avons pensé à Hervé Hamon qui avait écrit « la lettre ouverte à ceux qui n’aiment pas voyager !

    je crois me souvenir te l’avoir passée lors de ton second séjour ici à Xcalak. Et nous espérons – profondément – que tes projets actuels vous permettront de reprendre les sacs à dos et revenir ici, partager des moments précieux avant que celiez ne change trop et que la maison change de main , demain ?! ….

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