Demain ne sera pas

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– La fin du monde ? Bah, ce n’est rien de nouveau vous savez. J’en ai vécu des fins du monde, je vous le dis! Et à chaque fois, le lendemain, je me suis réveillée, presque déçue. Le jour s’est levé, les gens sont partis travailler, tous ceux qui espéraient un changement, un événement divin pour sortir de la torpeur de leur existence ont repris leurs petites vies innocentes. Au mieux, il y a eu un rayon de soleil, l’impression que quelque chose avait bougé dans la structure moléculaire du monde… La fin du monde ! Je vous le dis du haut de mes quatre-vingt huit ans, ce n’est pas pour demain ! C’est une fausse libération que les désespérés de ce monde s’inventent à eux-mêmes. Si ça vous paraît plus sérieux cette fois-ci, c’est parce qu’il y a de plus en plus de désespérés ! C’est tout. Maintenant, vous pouvez croire ce que vous voulez, prier tous les Dieux ou boire jusqu’au coma éthylique dans un bar perdu, ça m’est égal ! Il est tard, je n’en peux plus de tout ce ramdam futile. Je vais aller me préparer une tisane et je vais me coucher. Bonne nuit et à demain…je préparerai un gigot pour midi.

Les deux petits-fils sont un peu abasourdis par discours tranchant de la vieille. Aucun argument ne semble pouvoir la résonner. Vieille folle se disent-ils. Le ciel est cramoisi, transpercé par des gerbes de feu, le sol tremble, les cris emplissent la ville…

– Ben oui Grand-mère, mais cette fois-ci c’est pour de vrai, ne vois-tu pas, ne sens-tu pas ?

La vieille a déjà refermé la porte. Elle met la théière sur le feu, coupe quelques feuilles de mélisse sur le rebord de sa fenêtre et entre dans la salle de bain. Elle se passe une pommade sur les bras, contemple son visage décrépit, ces rides qu’elles ne comptent plus, ses cheveux rouges dont la racine tire sur le gris, ses beaux yeux verts qui sont restés pétillants de vie.

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Bernard pose méticuleusement les copies corrigées dans le coin droit de son bureau. En titre, sur le haut de la pile : « la fin d’un monde ou l’humain qui abandonne. » Il passe un coup de chiffon, vide la corbeille…Jette un dernier regard autour de lui. L’étagère avec les livres de philosophie, Descartes, Platon, Nietzsche, la coupe de football interuniversitaire, la photo de son fils récemment diplômé.

Pas un bruit dans le couloir, tous se sont réfugiés dans leurs familles, leurs bunkers ou ailleurs, le plus loin possible des villes.

Il repense à l’essai de Myriam, cette idée de conspiration transnationale, l’annonce de la fin du monde pour libérer toutes les tensions, offrir au peuple l’opportunité de tout détruire…sans qu’il n’y ait de coupable. La simple annonce de la fin générait les pénuries, les famines, les guerres. Après tout irait mieux, ils sortiraient de leurs bunkers et reconstruiraient le monde, il y aurait alors moins de gens, et de quoi faire marcher l’économie.

Pervers se dit Bernard en regardant par la baie vitrée de son bureau. Des colonnes de fumées jaillissent des profondeurs de la ville et serpentent sous le vent. Ce soir, le soleil s’est couché dans un bain de sang et des traces multicolores couvrent le ciel, comme des jets de peinture projetés par un Jackson Pollock.

Son phony vibre, c’est un appel de Julia. Répondre dit-il d’une voix monocorde.

– Mon amour ? Où es-tu ? Tu as vu le ciel, je ne peux pas y croire ! Quand est-ce que tu rentres ? Je veux être dans tes bras pour ce moment là!

– J’arrive, j’ai terminé ici. Je vais sûrement rentrer à pied, les rues sont blindées de monde… C’est le chaos, ils sont vraiment tous…

– …Je sais je me suis barricadée, appelle moi quand tu arrives pour que je t’ouvre et…fais attention, les gens sont devenus fous…

Bernard ferme la porte à clés. Un sourire illumine soudainement son visage. La question de Samuel, le distrait de la classe lui revient en tête. « On n’a pas de devoir pour la semaine prochaine ? »

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Miguel serre une boite dans sa main moite. Les vandales ne l’ont pas vu, pas encore. Ils ont éventré la vitrine de la pharmacie au moment même où il s’apprêtait à partir. 4 jeunes écervelés qui n’avaient eu de meilleure idée que celle de passer cette dernière nuit dans les étoiles du vice, shootés aux Gueronzan, au Subutex…

– J’ai trouvé de la Morphine! Crie l’un d’eux.

Miguel pense à sa femme. En ce moment même, elle devait bouillir de colère, c’était sûr. Qu’est-ce qu’il fout devait-elle se dire, il en met un temps. Elle ne se demande pas s’il lui est arrivé quelque chose, non, ce n’est pas son genre. Margot est peut-être en pleurs, tremblante, cachant ses sanglots sous sa couette, Marie la console, lui lit une histoire, brave Marie. Comment fait-elle pour ne pas se poser de questions ?

Un fracas, les étagères se renversent les unes après les autres, comme des dominos. L’un des jeunes s’approche du comptoir.

– Il y a peut-être de l’argent les mecs!

– Pourquoi faire ? Lui répondent les trois autres en coeur.

Il pousse la caisse qui dégringole de l’autre côté du comptoir et s’écrase contre le pied de Miguel. Une lèvre mordue, un cri contenu. Miguel retient un soupir. Ils partiront bientôt, attendre, observer la douleur qui remonte le long du tibia, oublier le poids de la machine, l’éventuelle fracture de l’orteil, cet abruti qui pourrait vouloir sauter par dessus le comptoir.

– Allez on s’arrache les gars !

Un dernier fracas, un crépitement, les rires s’éloignent, une odeur de brûlé parvient jusqu’aux narines de Miguel. Il expire longuement, se lève péniblement. Un feu démarre au milieu d’un tas de médicament. De l’autre côté des vitres éventrées, dans la rue, les gens courent, s’agressent, s’embrassent.

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– Assurer le calme sans trop intervenir. Les émeutes s’annoncent inévitables et il faut juste s’assurer que les gens ne s’en prennent pas aux autorités. Le Palais présidentiel est à défendre par dessus tout. L’honneur les gars! Jusqu’au bout !

Le discours de son chef le fait sourire, ce ventripotent abonné aux bureaux qui leur chante désormais la marseillaise. Pathétique. Des milliers de gens célèbrent la fin de toutes les manières possibles et imaginables et eux, modestes représentants d’une justice devenue inutile sont censés faire comme si demain sera un jour comme les autres.

– Agent Mourat, vous prendrez la section 8 et vous sécuriserez l’avenue qui mène au Palais. Les militaires sont sur place mais il faudra sûrement des renforts. Le président fera une dernière annonce et il est impératif que la foule reste à distance. Droit de tir sur tous ceux qui s’approchent trop près…mais avec les fusils à bille hein! Pas de bévue! On ne sait jamais!

Lui non plus n’y croit pas. En fait personne n’y croit se dit l’agent Mourat. Tout le monde a lu, entendu que la fin du monde aura lieu demain, mais personne ne se l’imagine. Croire en la fin du monde c’est croire en la mort. C’est pour cela qu’ils se sont réunis ici, c’est pour cela qu’ils vont assurer la sécurité jusqu’au petit matin, tous trop vivants pour y croire.

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Le président est assis dans l’antichambre de son bureau. Il transpire, sa redingote de cérémonie le sert au bas du ventre, cet attirail ridicule qu’il porte pour les grands jours. Il relit une fois de plus le discours en posant son attention sur chaque mot.

Chers compatriotes, en ce jour particulier, je vous demande de garder votre calme. Ne cherchons pas à détruire ce que nous avons fait, essayons plutôt de passer ces quelques heures dans la joie et l’allégresse. Félicitons nous pour cette vie généreuse et abondante. Repensons aux instants partagés, aux victoires collectives et personnelles de chacun, comprenons ce que fut notre civilisation. Si demain disparaît, tentons de laisser un souvenir agréable pour l’univers, peut-être que ce souvenir pourra, lui, perdurer…

Merde, qu’est-ce que ça veut dire tout ça. Demain je ne serais plus président, il n’y aura plus de président, plus de citoyens… Il relève la tête et contemple les portraits affichés sur le mur, l’histoire d’un pays, les dirigeants d’un monde qui s’effacera bientôt.

La porte s’ouvre.

– 10 minutes monsieur le président.

Il esquisse un sourire, se relève, respire, cherche l’air absent de ce cagibi insonorisé. Annoncer la fin du monde… Pour la première fois, il surprend en lui une envie maladive de vivre. Il ne veut pas que tout ça s’arrête, pas maintenant.

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– Docteur Patkovich ! On vous appelle sur la 3.

– Je suis occupé, dites leur de rappeler demain.

– Mais…euh…enfin, c’est le ministère de…

– Peu importe, laissez-moi, j’ai plus important à faire, j’ai trouvé une faille…

L’œil collé au microscope, Gérard contemple le spectacle de la vie qui continue, immuablement, comme si demain sera un autre jour. Ses bras maigres sont posés sur un bureau où s’empilent paperasses, gobelets vides, tubes et seringues en plastiques. Sa tignasse grasse lui colle au front. Trois jours qu’il est là. Pas question de quitter ce monde sans comprendre pourquoi. C’est le dernier jour de la terre mais la vie, elle, continue, pire encore, elle se multiplie. Il doit y avoir un sens à tout ça…forcément. Ces cellules ne peuvent pas se multiplier ainsi…à moins que l’univers n’ait décidé que quelque chose survivra… une cellule, rien de plus ne sera nécessaire.

Il gribouille quelques notes, balbutie quelque chose dans son microphone.

– Dernier jour, étude huit, dans les dernières huit minutes, la vitesse d’accélération des électrons s’est multiplié par trois…euh…nous assistons à un phénomène des plus étranges… Je ne ressens rien moi-même…mais quelque chose se passe…la matière change…

La secrétaire l’observe un instant, appuyée contre le montant de la porte, les mains jointes. C’est un regard épris de tendresse. C’est pour lui qu’elle reste ce soir. Lui l’ignore comme tout autre jour. Elle s’en moque, personne d’autre ne l’attend et quelque part, elle aime cette relation si particulière. Elle semble ne pas exister à ses yeux et pourtant, c’est elle qui le nourrit, lui prépare son café du soir, c’est elle qui l’épaule dans ses grandes recherches. Elle ferme la porte en silence, se rassoit à son bureau, et click sur la vidéo du discours du président qui vient d’être postée sur son mur. Un commentaire la fait sourire : S’il y a bien une bonne nouvelle, c’est qu’on ne verra plus sa tronche à celui-là !

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Un prêtre en soutane assis sur les marches d’une église en pierre blanche qui trône sur une montagne. De hautes vallées boisées s’étalent jusqu’à l’horizon. La lourde croix de bois tremble. Le ciel est d’apocalypse, le vieillard est assis sur les genoux, face à l’univers. Il invoque son Dieu.

– Pourquoi seigneur ? Où va-t-on ? Ai-je bien servi ton œuvre ?

Les bruits de la ville s’intensifient…une explosion, une fumée dans le ciel…la mort certaine pour tous et les élus qui monteront au ciel. En fais-je partie? Il repense à la haine qui l’habite depuis si longtemps, ces regards mauvais qu’il lance aux pêcheurs, son agacement devant la télévision, la mort de sa femme. Il demande pardon, ses genoux grincent, la douleur se répand peu à peu dans les jambes.

Les cris et les explosions font échos dans la vallée. En contre-bas, les mottes de foins couleur ocre sont affalées sur les champs comme tombées du ciel. Le tracteur amorce sa descente. Ce bon vieux paysan continue ses corvées sans sourciller. Il mangera sa soupe ce soir et dormira comme un enfant, innocent, insouciant, ignorant l’apocalypse.

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Les téléviseurs sont allumés, des millions de citoyens ont choisi de regarder l’ultime émission. Patrick Jugnon la présente, les grands artistes du moment sont venus se produire sur scène, jonglages extraordinaires, contorsionnistes d’un autre siècle, chanteuses siamoises…La fin est proche chantonne Lassie, l’idole populaire, sa voix traîne et meurt dans un silence coupé par les applaudissements. Patrick reprend le Micro, remercie la star, lui donne un baiser sur la joue. Il prend un ton grave, sérieux, solennel.

– Le président va parler. Écoutons-le, disons adieu avec lui à ce monde qui nous a tant émerveillé…

Il regarde droit dans la caméra, un beau sourire se dessine sur son visage, jusqu’au bout il est impeccable.

Elle se lève d’un bond et claque la porte. Elle entend la voix de sa mère gémir au loin. Elle dévale les escaliers et se jette dans le tohu-bohu de la rue. Elle aussi a envie de crier comme tous ces fous qui vandalisent, pillent, brûlent. Ses pensées s’envolent vers le ciel rouge. Sa vie, son changement de régime alimentaire, ses efforts pour préserver mère nature, sa lutte contre les multinationales, les OGM. A quoi bon ? Tant de haine, tant de souffrance pour ça, pour s’asseoir sur le canapé en compagnie de sa mère et attendre, comme tous les autres, que le monde s’enlise. Elle repense à tous ces livres, Krishnamurti, Gandhi, Hessel, ces sages qui lui ont montrés le chemin, la voie sacrée du bonheur. Elle y a cru, elle s’est abandonnée à cette idée, construire un monde meilleur, créer le paradis sur terre. C’est l’amertume qui la submerge désormais. Elle empoigne un tasseau de bois fumant. Elle aussi veut sa part de carnage.

Autour d’elle, le peuple s’est débranché, pas de questions, pas de pensées, tous ne vivent que pour l’action. Ceux qui ont choisi de tout faire péter, d’adorer l’instant, se ruent dans les boutiques, se goinfrent, se font l’amour en plein air, certains se battent, d’autres prient en coeur. Les timides, les peureux, les lâches crient désormais, exultent leurs peurs, leurs doutes, ils jouissent et croquent la fin de tout, la fin de leur misère. Car ce sont eux, les parias, les exclus, les faibles de ce monde qui célèbrent. L’annonce de la fin du monde signifie pour eux la fin de cette longue agonie qu’est la vie. Demain, ils n’auront pas à cravacher tout le jour pour leur pitance, pour habiller leurs marmots, pour survivre, un jour de plus, sans savoir si ce sera le dernier. Aujourd’hui, ils savent, c’est la fin de l’incertitude quotidienne qui les harasse. C’est un peu comme leur victoire sur cette société imposante, sur ces fous de politiciens qui s’accrochent au pouvoir comme des sangsues, ces mécénats de la honte, ces industriels qui s’emplissent les poches de leur détresse et qui maintenant, où qu’ils soient, se retrouvent face au même dénuement. Demain, les riches, les puissants, les milliardaires et les tyrans. Tous mourront, comme les autres.

Elle brandit son tasseau en feu et le jette contre une vitrine. Soulagement, plaisir, un cri qui rejoint la multitude. Elle aussi exulte, ces derniers instants deviennent les plus précieux.

————-

Au loin, à l’horizon, le soleil s’est couché. Le ciel s’est embrasé, les villes ont vibrées, les humains du monde entier ont retenu leur souffle. En Orient, alors qu’une aube sans lueurs s’avance sur les campagnes, les couples s’enlacent avec vigueur, certains n’ont pas fermé l’œil de la nuit. En Occident, qu’ils soient devant leurs téléviseurs, dans les rues, dans la prière, le saccage ou le recueillement solitaire, tous retiennent leur souffle.

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