J’avais juste envie d’écrire…

C’est venu comme ça, une envie pressante.

Je me suis levé d’un bond ce matin-là. Il faisait déjà clair au dehors, les cyprès flottaient dans l’air frais d’une aube sans nuages. J’ai marché pieds nus sur les pierres du chemin qui sépare la caravane des toilettes sèches. Petite marche matinale ponctuée de grimaces. les douleurs plantaires sont parfaites pour éveiller les sens. Le soleil apparaissait à l’horizon, encore tout petit, timide dans un ciel limpide. Si petit que je pouvais le regarder droit dans les yeux, le défier, quelques instants.

Assis sur le trône, je me suis plongé dans la lecture d’un livre qui traînait là. J’ai lu quelques lignes et ça m’a saisit d’un coup, une envie soudaine, ou plutôt, un besoin pressant.

Les mots se bousculaient dans le brouillard de mon esprit: ciel, soleil, matin, timide… Puis un certain ordre s’est mis en place. Un par un, les mots se sont rangés en phrases, les phrases en paragraphes. Un début de texte s’écrivait…malgré moi.

J’ai littéralement stoppé toutes activités en court pour me ruer hors des toilettes, effectuer quelques gracieuses gesticulations en franchissant le lit de pierre qui séparait mon histoire de son réceptacle : mon ordinateur. “Démarrer”, je pianotais sur la coque en plastique avec les doigts, petit exercice pour être sûr qu’ils seraient prêts, le moment venu, à déverser ce flot de lettres et d’espaces qui me submergeait.

Était-ce un désir d’expression ? Le besoin de parler ? De raconter ? De partager ? Peut-être la simple nécessité de me sentir exister au travers de ces quelques mots… Mes doigts ont trouvé les touches sans que j’ai à effectuer le moindre effort, comme si ce n’était pas moi qui écrivait mais un autre qui s’exprimait…à travers moi.

Les pensées étaient familières. Je les reconnaissais, comme si elles sortaient d’un rêve que j’avais eu la veille, confuses et lointaines. Mon esprit, apathique, en demi transe, se contentait de lire les phrases au fur et à mesure qu’elles prenaient formes. Je n’écrivais pas, je ne lisais pas, j’étais cette histoire.

Mes doigts étaient devenus des marionnettes frénétiques et désarticulées, soudainement libérées des attaches de mon esprit. Je ne pouvais que les observer, un spectateur désabusé essayant de suivre le rythme effréné de ces bout de chairs Berserks.

Et c’est alors qu’une voix vînt s’immiscer dans ce capharnaüm matinal. Comme sortit d’ailleurs mais qui résonnait en moi.

– Forcément que c’est toi qui écrit! Tu te perds dans une fantaisie. Mais c’est toi, ton esprit, tes pensées qui écrivent là, c’est évident…

– Peut-être…qui sait, ça m’est égal si c’est mon esprit qui me joue des tours. J’ai vraiment la sensation de ne pas écrire… ça s’écrit, c’est magique, c’est…

– Arrête ça va! Et à quoi ça te sert d’ailleurs? Écrire pour écrire, les mots comme une drogue que tu prends chaque jour pour te sentir bien, un autre désir que tu as besoin d’assouvir, un fix duquel dépend le bonheur de ta journée! Ben voyons, un vulgaire désir… tu te perds mon vieux, tu te perds…

– Et si, et si c’était ça la vie ? Écrire pour écrire, ne pas chercher plus loin, être là, à regarder un mot apparaître à l’écran, l-e-t-t-r-e p-a-r l-e-t-t-r-e… Et si vivre c’était lâcher prise sur le pourquoi et le comment et juste se contenter d’inventer, avec des mots ou avec des gestes, la substance de nos désirs ?

– Balivernes! Mais vas-y, oublie-toi, abandonne toi à l’abrutissement si tu veux. Au réveil, quand les effets pervers du bonheur instantané se seront dissipés, nous en reparlerons. Quand tu auras le regard béat, porté au loin devant toi, que tes mains, soudainement paralysés, pantins inertes, hésiteront entre le “e” ou le “s”, quand tu ne seras plus si c’est un mot où une idée que tu cherches, quand il te faudra un effort conséquent pour penser ce que tu écris…

Et effectivement, à peine la voix se fut tue, à peine ais-je eu le temps de réaliser ce qu’elle chantait, grinçante petite voix, que mes doigts s’entremêlaient soudain. Le froid remonta le long des os, faisant craquer mes articulations. Les mots perdirent de leur superbe, ils ne s’enchaînaient plus comme les maillons d’une trame invisible. Je cherchais mes mots, j’hésitais…la descente s’amorçait.

Comment finir l’histoire ? Une histoire ? Cet élan, cet abandon de moi-même traduit en lignes et en phrases devenait déjà une histoire. Mon esprit reprenait peu à peu le contrôle de ces mots qui se déversaient encore…mais plus péniblement. L’absurde se dissolvait comme un sucre dans l’eau. Une image forcée, et je bloquais. Je savais désormais que c’était fini, que bientôt, comme la petite voix me l’avait soufflé, je regarderai droit devant moi et je me demanderai, l’air hagard, si tout cela était bien utile, si ça valait le coup de gaspiller tous ces mots, ce temps si précieux, juste pour ça…

…parce qu’un matin, alors que le soleil, timide, minuscule boule incandescente dans un ciel pâle d’aurore pointait à l’horizon, j’avais eu envie d’écrire.

2 réflexions sur “J’avais juste envie d’écrire…

  1. J’ai adoré cette envie pressante. Ce texte a un petit côté Philippe Djian, je ne sais pas comment l’expliquer. Nous en sommes tous là, en ce point intime où un démon intérieur, ou est-ce un ange de lumière qui éclaire notre morne vie, vient encourager ou démonter tout prétexte à cette perte de temps qu’est notre désir d’écrire. Exister, en ces mots qui nous ressemblent, et qui nous rassemblent, sans ces affres de l’édition, en des pages virtuelles par delà les distances. Exister aussi pour nous-mêmes, car en ce monde étrange, le besoin d’être est si grand.

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