Noctambulesque

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Ce soir-là, j’attendais sur le bord d’une route éclairée par une nuit lumineuse. C’était devenu une habitude. J’avais appris à me sentir mieux ici qu’ailleurs. Je ne l’avais pas souhaité, ça s’était imposé à moi. Aussitôt que je quittais ma routine, qu’elle soit savoureuse ou douloureuse, languissante ou excitante, c’était comme si je respirais de nouveau. Je m’oxygénais pour pouvoir ensuite supporter la vie sédentaire qui ne représentait finalement jamais plus qu’une parenthèse. La vie, la vraie, c’était le départ, la route, le mouvement.

Ce soir-là succédait à une longue échappée solitaire dans les terres inconnues du Nord de l’Afrique. Après avoir déambulé dans les souks, les rues bondées de monde, les autoroutes bruyantes, je m’étais soudainement retrouvé en bordure de civilisation. Derrière moi, un tapis de lumières artificielles s’étalait jusqu’à l’horizon. Devant moi, un manteau d’encre recouvrait le désert et dans le ciel brillait un milliard d’étoiles.

J’attendais sous un réverbère. La patience je l’avais apprise de force, sur la route. L’espoir n’était jamais vain, je le savais. Il me fallait parfois attendre tout le jour mais infailliblement, une voiture s’arrêtait.

Ce soir-là pourtant, je ressentis comme une certaine impatience me ronger de l’intérieur. Planté sous le halo du réverbère, comme attaché d’un fil à cette civilisation qui traînait derrière moi, je scrutais l’obscurité, cherchant l’inconnu. Je me sentais comme aspiré, l’aventure me happait. Je n’ai pas hésité longtemps, un dernier coup d’œil sur ces cubes de bétons disgracieux, ses conteneurs débordant d’ordures, ces lumières trop jaunes pour la nuit et je me suis mis en marche.

Je ne sais pas trop combien de temps il m’a fallu pour quitter le monde. Je ne voyais que la route qui scintillait sous les étoiles. Le halo de la ville était à peine perceptible au loin. J’étais quasiment seul. Quelques voitures passaient de temps en temps, je levais mon pouce, machinalement, vainement, sachant que ce bref éclaraige des phares ne suffirait pas pour attirer la pitié d’un conducteur. De fait, peu m’importait qu’un véhicule s’arrêta ou non. Je marchais dans la nuit et j’étais bien.

Plus j’avançais et plus le flux de voitures diminuait, les bruits de moteur s’espaçaient pour enfin disparaître, le silence reprenait ses droits, pas un souffle de vent. A l’horizon, le désert se confondait dans la nuit.
Puis, j’ai distingué une lueur vaciller dans l’inconnu, droit devant moi. J’ai accéléré le pas et j’ai discerné comme une ampoule nue qui émettait un éclair de lumière. Elle était accrochée à un lampadaire d’environs un mètre cinquante, lui-même relié par un fil à une petite maison esseulée sur le bord de la route. Je me suis approché, un bruit de courroie rythmait ma marche. J’ai toqué et ce fut de nouveau le silence. La lumière a faibli, puis s’est éteinte.

« Entrez » a crié une voix rauque de l’intérieur. J’ai ouvert la porte. Le grincement a repris, la lumière a clignoté puis s’est rétablie, révélant un homme qui pédalait tranquillement sur un vélo d’intérieur. Sa cadence était régulière et souple. Il avait la mine joyeuse malgré ses rides. Il portait une longue toge bleue qui lui couvrait tout le corps. Il m’a fait de grands yeux comme s’il était étonné de me voir et me salua.

– Bien le bonjour! Vous êtes perdu?

– Non, répondis-je instinctivement.

– Ah, tant mieux. Je ne vois pas beaucoup de monde par ici ! Tu viens d’où ?

– De la ville.

– Et que fais-tu par ici ?

– Je marche…j’attendais et puis, j’en avais marre d’attendre.

Les muscles saillants de ses bras luisaient à la lumière de la lucarne, son visage tout en sueur rayonnait.

– Et vous qu’est-ce que vous faites ?

– Je pédale.

– Et…pourquoi?

– Pour faire de la lumière !

– Mais…il n’y a personne ici.

Il ralentit la cadence et planta son doux regard dans le mien.

– Tu es là toi non?

– Euh..oui.

– Alors c’est pour toi que je pédale !

Il accéléra sensiblement la cadence. La lumière s’accentua et je pus deviner un lavabo derrière lui à côté d’un hamac. Sur le mur, une peinture représentait le désert au coucher du soleil. J’ai senti que le moment était venu de me retirer.

Lorsque j’eus marché une bonne demi heure, je me suis retourné. L’ampoule ne représentait plus qu’un point lumineux à l’horizon. Le vent s’était levé et elle oscillait au lointain, comme un phare en pleine mer.
J’ai marché un peu plus longtemps. L’obscurité s’était de nouveau emparée de la route. J’essayais de trouver une étoile à suivre mais la terre tournait légèrement trop vite ou peut-être que c’était la route qui s’inclinait légèrement sur la gauche. Le fait et que dès que j’en choisissais une, je débordais sur le sable et devait en choisir une autre pour continuer sur la route. Je n’avais vu aucun véhicule depuis ma rencontre avec le cycliste. Aucune idée de l’heure, je n’avais plus faim, pas sommeil, je me sentais capable de traverser le monde.
J’ai continué dans la nuit noire jusqu’à ce que je distingue une ombre au loin. Pas sur la route mais dans le désert. Cette ombre semblait se balancer avec le vent, dans les airs, suspendue à quelques mètres au dessus du sol. En avançant, je parvins peu à peu à distinguer des poteaux de bois plantés à intervalles réguliers. Un fil les reliait les uns aux autres. Arrivés au niveau de l’un d’eux, je m’arrêtai et plissai des yeux pour identifier cette ombre qui s’agitait. Après un instant d’observation, j’en conclus que c’était un être humain qui tenait une sorte de perche. Il s’approchait de moi et semblait danser sur le fil. Bientôt il arriva à ma hauteur. La lune était maintenant haute dans le ciel, à quelque jour de sa grosseur maximale, elle projetait une lumière blafarde et nous y voyions presque comme en plein jour. Le funambule se recroquevilla sur le haut du poteau et m’interpella:

– Hé en bas! Bonsoir!

Je demeurai sans voix, cherchant à imposer quelques explications sur ce phénomène qui me saluait.

– Je ne pensais pas croiser quelqu’un à cette heure-là! À croire que je ne suis pas le seul fou par ici! Dit-il en éclatant de rire, un rire joyeux et puissant qui résonnait dans l’immensité.

– Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je finalement.

– Je me présente, Raphaël de la Souche, funambule émérite, explorateur de l’inconnu, repoussoir de limites…humain, avant tout!

Enchanté!

Je suis resté sans voix à regarder ce monsieur filigrane qui ne semblait pas peser plus qu’un enfant.

– Je traverse le désert sur un fil. Ça ne s’est encore jamais fait et étant né pour braver l’impensable et démontrer au monde que l’impossible n’est que vulgaire création humaine, j’ai décidé de m’atteler à cette tâche.

– Oh! Tout le désert ? Me risquai-je.

– Bien entendu, je ne fais pas les choses à moitié.

– Mais c’est impos…

– Taratata! Oh, je te comprends, nous sommes éduqués pour croire en cette chimère. Cependant, je t’en prie, ne m’insulte pas et abstiens toi d’utiliser ce résidu de non sens. La traversée sera longue est ardue mais sera! Sur ce, je te laisse, l’immobilité est difficile sur un fil! Prend soin de toi et à la prochaine.
Je n’eus pas le temps de le saluer, déjà il repartait sur son fil. Je me remis moi aussi en route, essayant en vain d’apporter quelques cohérences à cette rencontre. Un peu plus loin, je me suis retourné dans l’espoir de ne rien voir et me convaincre que j’avais rêvé ou que cet hurluberlu n’était qu’un mirage nocturne. Il était bien là pourtant, je pouvais le voir au loin, gesticulant sur ce fil invisible qui vibrait quelques douces rumeurs. Sa perche en se balançant de droite à gauche, capturait les reflets de la lune. Il ressemblait à un oiseau défiant la gravité.
Devant, le néant m’attendait. Je pensais qu’il devait être bien tard pour que le trafic se soit arrêté ainsi. J’ai marché un peu plus jusqu’à ce que j’entende une rumeur courir dans la nuit. Au fur et à mesure que j’avançais, la rumeur se faisait plus insistante et peu à peu, se transforma en mélodie. Au loin, une lumière se balançait sous le vent. En dessous, je distinguai une sorte de canapé qui me tournait le dos. La mélodie venait de là.

En m’approchant, je pus discerner les paroles, elles étaient prononcées par une voix enjouée:

« I am a rich and lonesome cowboy,… »

Le fauteuil était ample et semblait confortable, une lampe à huile gigotait au dessus, pendue à un poteau en bois. Je raclai la voix pour m’annoncer, et le fauteuil tourna sur lui-même, le chanteur m’accueillit avec un grand sourire.

– Bonsoir étranger ! Me lança-t-il gaiement. Ses sourcils se haussaient sans arrêt au dessus d’une veille paire de lunettes rafistolée avec du scotch.

– Quel bon vent vous amène ? Me demanda-t-il. A ce moment, une bourrasque plus violente me fit chanceler. La lampe oscilla violemment et manqua de s’éteindre.

– Je…je marche…

– Et où marches-tu ?

– Je ne sais pas trop…je vais dans le Sud..

– Ah, très bien, c’est une bonne chose que de ne pas savoir où l’on va, ça permet de savoir où l’on est ! Conclu-t-il en rigolant, il reprit sa guitare et commença à chantonner quelque chose. Je me risquai à l’interrompre.

– Justement, où sommes-nous ?

Il s’arrêta de jouer, plissa des yeux en me regardant, comme s’il cherchait à sonder le pourquoi de ma question puis répondit en haussant les épaules:

– Ici. Où veux-tu que nous soyons ?

J’ai laissé échapper un sourire. En plein milieu du désert, éclairée par une lampe à huile sur le point de s’éteindre avec, pour seul témoignage de la société un fauteuil usé et une guitare grinçante, sa réaction me semblait des plus pertinentes. Tout autre réponse m’aurait paru des plus absurdes.

J’ai repris ma route, il a repris sa chanson.

« I am a rich and lonesome cowboy… »

Sa voix résonnait dans l’immensité et le halo de la lampe à huile scintillait joyeusement.

J’ai marché encore un peu et puis j’ai senti la fatigue. J’ai fermé les yeux pour reposer mes paupières, je devinais aisément l’asphalte sous mes pieds, le vent me guidait, le silence m’accompagnait. Puis un coup de klaxon. J’ai sursauté. Derrière moi, une Mercedes s’était arrêtée en plein milieu de la route et braquait ses phares sur moi.

– Tu vas où ? demanda une voix fluette portée par un accent méditerranéen.

– Le plus au sud possible!

– Allez monte, je t’emmène.

Je suis monté à bord de ce bolide qui semblait surgir d’un autre temps, je ne l’avais pas entendu venir.

– Ça fait longtemps que tu es là ? m’a demandé le chauffeur

Je n’ai pas su quoi répondre, je ne savais pas. J’ai hésité à lui parler du cycliste, du funambule et du guitariste. J’essayais de reconstituer un ensemble cohérent de ces rencontres. La fatigue l’emporta sur le désir. J’ai souri en haussant les épaules.

-Tu peux dormir si tu veux, tu as l’air fatigué.

J’ai dormis d’une traite jusqu’à l’arrêt de la voiture. Le chauffeur m’invita à sortir avec un joyeux « On est arrivé! ». J’ai descendu de la voiture pour me retrouver dans une rue silencieuse d’un petit bled endormi. Le chauffeur démarra et bientôt, j’avais oublié son nom. La nuit était plus sombre encore, épaisse et mystérieuse, j’y ai cherché des lueurs, quelqu’un, quelque chose, en vain.

Je me suis senti soudainement très seul. Je savais pourtant que cette solitude était bien relative, que quelque part dans ce monde, un cycliste pédalait pour éclairer l’obscurité, un funambule repoussait les limites du connu pour porter l’humanité et un pèlerin chantait le bonheur pour personne d’autre que lui-même.

Une réflexion sur “Noctambulesque

  1. très joli conte, belle écriture, un début « chronique d’un voyageur » et au fur à mesure ça devient un brin surréaliste , j’aime beaucoup ! merci

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