Déambulation plastique

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Je m’enfonce dans une nuit opaque et sourde. La chute est longue et lente et silencieuse. J’essaye de savourer cette paix environnante, en vain. Une question me taraude, La question. Ce plongeon absurde et sans fin vers les abysses rend ce mystère plus envahissant encore. « Pourquoi ? Pourquoi ai-je été créé ? À quoi ça rime de vivre toutes ces choses si c’est pour finir comme ça, perdu dans l’oubli ? »

J’essaye de me rappeler de mes premiers instants sur terre. J’entends des bruits de vérin, de soufflerie, je me souviens de la sévérité du métal… Seules ces quelques sensations me reviennent. Mon premier vrai souvenir, c’est l’obscurité et les chuchotements de mes frères à mes côtés. L’inquiétude de ne pas savoir où on est, où on va, pourquoi on est là. Et puis il y a eu une lumière aveuglante, la sensation d’être porté et la découverte de milliers de congénères alignés en rangés. J’ai vite appris que nous étions dans un magasin, dans un rayon cosmétique et que notre but était de se faire emmener par les mains. Des histoires circulaient de toute part et je ne savais pas trop quoi faire ni trop quoi penser.

— Ça fait deux mois que je suis là, jamais été sélectionné, deux mois que j’attends ici et ça me ronge vous savez.

Ça, c’était un vieux tout balafré au fond de la file.

— Un jour, ça a failli ! Une main m’a prise, le plus beau jour de ma vie ! Je vous le souhaite à tous de connaître ça au moins une fois, cette chaleur qui vous envahit soudain, c’que c’est bon ! Le drame, c’est qu’elle m’a lâché, sans faire exprès j’imagine, mais reste que je me suis retrouvé en chute libre pour m’écraser sur le sol. Par chance, elle m’a repris et elle m’a caché ici, tout au fond. Je sais que j’ai eu de la chance, y parait que les gars dans mon genre il les jette directement. T’as pas commencé à vivre qu’on te termine. Moi, j’vous l’dis, c’est pas une vie.

C’était triste son histoire et nous, les petits nouveaux, nous n’étions pas rassurés. Les jours ont défilé, certains plus agités que d’autres. Les mains venaient, prenaient, reposaient, faisaient tomber. Nous en avons vu quelques-uns, les plus amochés, partir dans la nuit. Et puis de nouveaux sont arrivés. Nous étions relégués derrière, à chaque fois un peu plus. Je gardais toutefois espoir, je n’étais pas trop loin. Parfois, les mains embarquaient tous ceux qui étaient devant moi et je me retrouvais en première ligne. Je pouvais ressentir l’angoisse, le désir de partir et la peur de quitter cet endroit auquel je m’étais bien habitué.

Un jour, par chance, au petit matin, des mains gantées sont venues nous réorganiser et par quelques heureux hasards, je me suis retrouvé tout devant. Je voyais ces êtres difformes circuler devant nous, leurs mains fouiller les rayons, et puis, soudainement, une main longue et fine s’est posée juste en face de moi. Elle a hésité et puis elle m’a agrippé. J’ai pu sentir cette douce chaleur dont parlait l’ancien. Il avait raison, il n’y a rien de meilleur.

J’ai lancé un dernier regard vers l’étagère, mes camarades déjà oubliés. On m’a passé au rayon x pour vérifier que j’étais en règle et ma main m’a repris pour m’enfouir dans une poche. Il a fait noir soudainement et le voyage a commencé.

Je partais vers l’inconnu. La vraie vie commençait pour moi. J’allais me rendre utile, j’allais faire ce pour quoi j’étais né. À l’excitation, se mélangeait aussi le doute. Personne ne m’avait dit comment se passaient ces choses-là… Serais-je à la hauteur ? J’étais en pleine conversation intérieure quand la main m’a extirpé de l’obscurité pour me poser sur une nouvelle étagère. Ici, j’avais de la place. Je la partageais avec deux autres espèces que je ne connaissais pas. J’ai essayé de communiquer mais ils n’étaient pas très bavards.

La main est revenue. Elle m’a empoigné, m’a dévissé et m’a glissé sous l’aisselle du porteur. J’ai ressenti une certaine gêne, première fois que j’explorais de tels lieux. Il m’a fait lécher une partie poilue et j’ai pu immédiatement sentir le réconfort que je lui procurais. Il respira mon parfum et un sourire se dessina sur son visage. Il me reposa délicatement, et d’un coup, je me suis senti comme la plus heureuse des choses de ce monde. J’étais utile, j’étais apprécié. J’avais une raison d’être.

Il m’abandonnait de bons matins et les journées étaient longues et la solitude pesante dans cette pièce blanche et silencieuse. Je me languissais et j’attendais avec impatience le soir, le moment où il réapparaîtrait. À son retour, j’y avais droit à chaque fois ou presque, je pénétrais son intimité la plus profonde, une partie de moi se déposait sur son corps et je l’accompagnais partout où il allait. Parfois, pour les occasions spéciales, il m’emmenait avec lui. J’ai découvert des lieux incroyables où la musique était si forte que l’on n’entendait pas son cœur battre. Il allait aux toilettes et il me passait discrètement sous son bras. Le doute qui s’était alors immiscé en lui disparaissait. Grâce à moi, il se sentait de nouveau beau et fort, invincible.

Ce furent les plus beaux jours de ma vie.

Et puis, le temps s’écoula et il sembla se fatiguer de moi… Ou était-ce moi qui me fatiguais ? Je sentais qu’à force de donner de moi-même, il ne me restait plus grand-chose à offrir. Ma carapace se faisait lourde et ma matière précieuse fondait à vue d’oeil.

Un matin, je le vis rentrer avec un autre dans la main. Il le posa juste devant moi. Le nouveau engagea la discussion mais je suis resté muet. Son enthouisasme m’énervait, son odeur si prononcée m’asphyxiait. J’aurais pu le pousser dans le vide pour récupérer ma place. Je savais cependant que ce meurtre aurait été vain. C’était la fin, je le sentais. Mon maître m’emmena encore une ou deux fois dans ses virées nocturnes, mais ce n’était plus la même chose. Il s’était lassé de moi, de mon odeur. Je n’étais plus son fidèle allié qui l’aidait à avoir confiance en lui, mais un vulgaire objet comme un autre qu’il n’utilisait que quand il en avait besoin.

Ne servant que de temps en temps, je me suis vite asséché. Et lorsqu’une dernière fois, sa main se posa sur mon corps et me porta à son aisselle, je fus incapable de sortir quoique ce soit. Le porteur soupira et me jeta dans la corbeille, comme ça, sans un mot, sans un merci.

S’ensuivit un long pèlerinage. J’ai valsé de conteneurs en conteneurs, mélangé à d’autres objets qui m’étaient au fond très semblable. Leurs couleurs différaient, leurs talents étaient autres, mais tous, comme moi, avaient perdu de leur gloire, de leur utilité, et ces porteurs de mains insensibles s’étaient débarrassés d’eux.

J’appris que les porteurs s’appelaient en fait des humains et qu’ils produisaient des objets comme nous par milliers tous les jours. Pourquoi ? Personne ne le savait. Seules quelques rumeurs circulaient sur nos créateurs, le pourquoi de nos vies et ce lieu où tout se terminait.

– Nous brûlerons en enfer ! Dit un hochet.

– Des foutaises tout ça ! Rétorqua un vieil autoradio. Nous finirons dans des champs immenses où nous patienterons une éternité avant de rejoindre le paradis ! Le purgatoire qu’ils appellent ça !

– Ben moi, j’espère que ce sera le feu ! Repris le Hochet. Il paraît que c’est bref, qu’on ne se rend compte de rien ! J’préfère bien ça !

J’ai eu peur de cette idée. Le feu, la fin, j’avais la sensation de ne pas avoir assez vécu. Je pouvais sentir que mes fibres étaient faites pour durer des centaines d’années, je savais que je pouvais être réutilisé, que je pouvais survivre. Je m’étais toujours senti comme éternel.

Je fus sauvé par une main crasseuse appartenant à un porteur barbu qui vint fouiller dans notre conteneur. Il me prit, moi et beaucoup d’autres et nous emmena dans sa besace. C’était un voyage étrange, le début d’une nouvelle vie. Arrivé chez lui, il nous déposa tous sur une table et il commença à nous examiner, à chercher en nous quelques utilités. Avec un objet de métal, il fouilla dans mes entrailles pour en extraire ce qui restait de cette précieuse matière qui avait donné un sens à ma vie. Il m’a ensuite regardé un instant, m’a fait tourner dans sa main et puis il m’a jeté par la fenêtre.

J’ai attendu des jours et des nuits, esseulé en pleine nature, visité de temps à autre par des animaux étranges qui exploraient mes entrailles. Et puis un jour, une sensation nouvelle. De l’eau est tombé du ciel et je me suis retrouvé très vite emporté par les flots. Je me suis senti revivre et je me suis surpris à penser que la vie n’était pas si ingrate que ça, qu’il suffisait d’être patient, que l’esprit jouait à des jeux sournois, que le bonheur se succédait au malheur indéfiniment.

Je me disais que si j’étais de ce monde, c’est que je devais avoir un but, que mes créateurs n’avaient pu me concevoir pour terminer sur une plage de galets. En voguant ainsi, je pris espoir. Oui, j’existais et oui, j’allais quelque part. Les flots grossirent et les remous se firent plus doux. Au bout de quelque temps, j’ai senti comme des picotements le long de mon corps qui se sont faits de plus en plus insistants. Les berges se sont écartées et je me suis retrouvé, sans m’en être vraiment rendu compte, au milieu d’une étendue d’eau infinie. Des vagues énormes se formaient et j’en avais la nausée. J’étais désormais plus minuscule que jamais.

J’ai longtemps voyagé ainsi et j’ai rencontré bon nombre de mes semblables qui s’étaient échoués sur les plage du monde. J’ai appris que cette eau était la mer, et que les picotements étaient provoqués par le sel. C’était une vieille sandale à moitié ensevelie dans le sable qui me l’avait expliqué :

— Il faut que tu retournes à l’eau ! Si tu as de la chance, le sel te rongera les os et tu finiras au fond de la mer… et j’te l’souhaite ! La plage, c’est l’enfer, tu t’consume à petits feux…c’est un vrai cimetière !

L’océan avait écouté ses conseils et une grosse vague est venue balayer la plage. J’ai roulé sur le sable et je suis reparti, sans trop savoir comment ni pourquoi.

Le voyage m’enseigna beaucoup de choses. Les journées étaient interminablement longues et je n’avais rien d’autre à faire que d’écouter le monde me murmurer ses histoires. Je rencontrais des plantes et des êtres qui se disaient plus vivants que nous car ils mourraient vite et se transformaient en nourriture pour d’autres êtres. Je découvris ce que j’étais, ce que nous étions nous autres, des résidus de plastique, des anomalies de la nature… Nous survivions à tout.

J’ai cessé de compter les jours, les mois ou les années. J’ai vogué, m’échouant sur une plage de temps à autre et puis, inlassablement, je repartais.

Aujourd’hui, je coule enfin. Le sel aura eu raison de moi. Finis les voyages et les longues traversées. Quelques êtres lumineux virevoltent autour de moi comme des oiseaux dans le ciel. Je me laisse engloutir par la nuit qui sommeille sous la mer. Je dégringole lentement, le bleu qui m’envahit s’obscurcit, la lumière s’estompe au loin… Je réalise la chance que j’ai de pouvoir échapper à l’enfer des plages… La chance que j’ai de pouvoir vivre aussi longtemps, de parcourir les sept mers et découvrir les fonds sous-marins. Une chance gâchée cependant par cette question qui me taraude depuis trop longtemps, qui m’empêche de savourer la vie : Pourquoi ? Pourquoi mes créateurs m’ont-ils fait si résistant si c’est pour me perdre dans l’océan ?

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