La lettre du futur

Ce matin, comme tous les matins, je suis sorti dehors pour ouvrir ma boite aux lettres. C’est mon petit rituel, même si je ne reçois jamais de lettres (je n’en envoie pas plus), tous les matins, je vérifie. À chacun ses petites manies qui rassurent. En ce jour en apparence banal, contre toutes attentes, j’avais du courrier. Une enveloppe campait sur le monticule quotidien des publicités.
Elle était douce au toucher et je ne reconnaissais pas le type de matériau utilisé. En guise de timbre, un «merci» écrit en grosse lettre. C’était sans aucun doute une écriture féminine avec ses lettres soigneusement dessinées, rondes et harmonieuses. Au dos, pas d’adresse. Le plus étrange c’est qu’elle ne m’était pas particulièrement adressée. Je pouvais lire :
À l’habitant de la première maison de la rue de l’Aveyron.

Je me suis dit sur le coup que si le facteur avait commencé sa tournée par l’autre bout de la rue, je n’aurais pas reçu cette étrange missive. Je me suis senti chanceux, et animé par cette heureuse surprise, j’ai délaissé la fraîcheur du matin pour aller me réfugier dans la cuisine. Je me suis préparé une tisane et j’ai mis deux tartines à grillé. La lettre d’une inconnue méritait que je la reçoive avec la manière.
Je me suis confortablement installé dans mon fauteuil, j’ai posé la tisane sur le coude droit, les tartines sur le coude gauche et j’ai décacheté la lettre, lentement, profitant d’un maigre rayon de soleil qui filtrait d’entre les immeubles d’en face.
J’ai d’abord cru à une farce. En guise de lettre, j’avais dans les mains une carte postale de couleur noire opaque, sans aucune inscription. En regardant plus attentivement, je découvris un symbole en son centre. Je l’ai effleuré avec mon pouce et la carte s’est animée. Le noir s’est étiré pour encadrer un espace blanc sur lequel des lettres sont apparues. Au fur et à mesure que je les lisais, elles défilaient…

Un véritable prodige, une illusion d’optique ou une invention technologique dont je ne soupçonnais pas l’existence. J’ai retourné la carte dans tous les sens à la recherche d’un truc, en vain.
D’un coup, j’ai compris. Cette lettre n’était sûrement qu’une autre de ces publicités qui inondaient nos boites aux lettres. J’avais été berné. Tous les habitants de la rue avaient sûrement reçu la même missive…
Dépité, j’ai faillit jeter la lettre immédiatement, mais j’étais aussi très curieux face à ce stratagème résolument efficace. Je décidai finalement de continuer ma lecture.

« Bonjour Monsieur l’habitant de la première maison de la rue de l’Aveyron. Je t’envoie cette lettre parce que Gastias dit que c’est un bel exercice. Gastias, c’est notre historien. Il veut que je te décrive mon monde mais je ne sais pas par où commencer. Moi, j’ai toujours du mal à dicter. Gastias m’a dit de commencer par parler de tout ce qui me traverse l’esprit, et qu’après, l’inspiration prendra le relais. Je m’excuse donc si c’est un peu fouillis comme ça.
Il parait qu’à ton époque, les enfants apprenaient l’histoire dans des établissements sectaires pendant une ou deux heures par semaine. Gastias dit que les enfants oubliaient bien trop vite leur histoire et qu’ils commettaient les mêmes erreurs que leurs parents, encore et encore. C’est pour ça que nous avons histoire toute la journée. Aujourd’hui c’est mercredi. Nous sommes allés dans la vieille ville, il paraît que c’est plus facile d’apprendre l’histoire quand on se met en situation.
Nous avons parlé de toi et du monde dans les années 2000. Même Gastias n’était pas né ! Il nous a parlé d’un jour où son grand-père était allé pêcher. Il nous a expliqué ce qu’était la pêche et que vous le faisiez tellement qu’il n’y avait presque plus de poissons dans la mer ! Ce jour-là, son grand-père avait ferré un poisson, mais il n’a pas pu le manger parce qu’en l’ouvrant, il a découvert des bouchons de bouteille, des morceaux de ce matériau chimique que vous utilisiez tout le temps et dont j’ai oublié le nom… C’était assez dégouttant comme anecdote, rien qu’à imaginer que vous mangiez des poissons…

Pour se changer les idées, nous sommes ensuite allés à l’intérieur d’un de ces bâtiments où vous appreniez l’histoire. Il a appelé ça le musée de l’éducation. Dans une salle avec des chaises et des tables soigneusement alignées, nous avons regardé une vidéo en 2D sur un vieil écran d’ordinateur. C’était pour un exercice de questions.
Ce qui m’a choqué moi, d’abord, ce sont toutes ces voitures dans vos rues. Après je me suis demandé pourquoi il y avait tant de monde qui vivait au même endroit alors qu’il y a avait plein de place tout autour. Gastias a dit que les humains ont toujours cherché à être ensemble, que c’était pour ça. Maryne à demandé alors si c’était possible d’être trop ensemble. Nous avons tous rigolé. C’est vrai que dans la vidéo, vous étiez presque à vous marcher dessus.
Il a ajouté que beaucoup d’entre vous n’avaient pas vraiment le choix. Il n’y avait qu’en ville que vous pouviez trouver du travail. C’est un mot qu’on ne connaissait pas alors il nous l’a expliqué. Apparemment, c’était une sorte d’activité plus ou moins obligatoire qui vous permettait d’avoir de l’argent pour ensuite acheter ce dont vous aviez besoin. Nous ne comprenions pas trop ce qu’il nous disait. Gastias a hésité un moment et puis il nous a dit qu’avant, les humains devaient travailler pour avoir de l’argent et payer, c’est-à-dire donner cet argent, à quelqu’un d’autre pour qu’il lui donne de la nourriture ou un logement en échange.
— Et qu’est-ce que cet humain faisait alors avec l’argent ? a demandé Gilany.
— Pareil, a répondu Gastias, il payait à d’autres pour avoir ce dont il avait besoin, et ainsi de suite.
— Ça n’aurait pas été plus simple de tout se partager ? J’ai demandé parce qu’ici, c’est comme ça qu’on fait.
— Plus simple, oui, mais les habitants de cette époque n’y croyaient pas. Ils avaient peur que ça ne fonctionne pas, que certains profitent du labeur des autres, que certains donnent et que d’autres ne donnent pas.
— Mais ils ont essayé non ? Ils ont pu voir que ça fonctionnait…
— Ben non, ils n’ont pas essayé…c’est pour ça qu’ils avaient peur !
Nous sommes tous resté en silence pendant un moment à essayer d’imaginer comment votre monde fonctionnait. Ça avait l’air rudement compliqué.

Après ça, le plus fou et le plus dur à comprendre, ça été ce que vous appelez les supermarchés. La vidéo s’est terminée là-dessus et Gastias nous a emmenés dans un autre musée, le musée de la consommation. Je n’avais jamais vu autant de produits de ma vie, il y avait des rayons entiers juste pour des savons, des pâtes ou de l’eau en bouteille…
Gilany a demandé pourquoi vous aviez besoin de tant de sortes d’objets. Gastias a soupiré et il nous a dit que c’était à cause de la concurrence mais que ce serait trop compliqué de nous expliquer ce que c’était. Il a juste ajouté que c’était lié à l’idée de faire de l’argent.
C’était difficile pour nous de comprendre parce que nous n’avons pas de cet argent. On ne paye pas. Quand nous avons besoin de quelque chose, nous demandons directement au producteur et quand c’est un produit qui ne vient pas du quartier, nous allons au centre de partage pour le commander. Nous avons de la nourriture, une belle maison avec un grand jardin, nous n’avons pas de voiture parce que les Mitchells en ont une. Les Mitchells, c’est les voisins de juste à côté. Dans notre quartier, nous avons beaucoup de voisins, il y a 18 familles au total. Nous aussi nous avons des activités plus ou moins obligatoires. Il y a le jardin, la fabrique de vêtements, de savon, les partages de connaissance, la menuiserie, les récoltes et plein d’autres choses encore. On ne choisit pas vraiment à notre âge. C’est plus tard qu’on se spécialise, là on fait un peu de tout. En ce moment, je suis au jardin. Je dois avouer que je déteste ça mais comme Maman dit que vu que j’adore les tomates, je dois faire un effort. Papa rajoute toujours que chacun doit faire un petit peu pour que tout fonctionne et qu’en plus ça fait du bien de se rendre utile.

Mon frère il a plus de chance, il aide l’oncle Charly à la menuiserie. Il fait des chaises, des tables, des barrières et plein d’autres objets très bien. Papa, lui, il sort avec Monsieur Mitchells presque tous les jours pour aller dans le centre de partage. Il parait que c’est assez nouveau et que vous n’en aviez pas à votre époque. C’est un grand bâtiment rond et il y a plein de gens qui y sont. Le but est de mettre en commun les savoirs et les techniques pour être plus efficace. La dernière fois que j’y suis allé, c’était pour voir Papa qui donnait une conférence sur leur nouveau digifeuille. C’est ce que tu tiens entre tes mains. C’est assez magique. Je dicte et les mots s’écrivent tout seul sur le support. J’imagine que ça n’existait pas avant vu que c’est papa qui l’a inventé avec les autres.
Gastias nous a dit l’autre jour que vous aussi vous aviez plein d’inventions géniales mais que vous ne les utilisiez pas pour économiser des ressources ou pour rendre la vie plus pratique mais pour vous amuser ou pour alimenter la croissance économique.
Il a essayé de nous expliquer la croissance économique, que c’était très important pour vous, qu’il fallait que vous produisiez toujours plus pour vendre plus d’objets et faire plus d’argent pour consommer plus d’objets et…et…
J’ai un peu oublié à quoi ça vous servait tout ça.
Papa dit que c’est normal que je ne comprenne pas tout parce que vous n’étiez pas très logique dans votre manière de vivre. Il dit aussi que c’est grâce à vous qu’on est bien aujourd’hui. Il appelle ça l’évolution. Il dit qu’évoluer, c’est commettre des erreurs.

Voilà à peu près notre monde. Moi, je m’appelle Lucioline, j’ai 11 ans et je sais que cette lettre est juste un exercice et que vous n’existez plus mais quand même, au cas où, je vous souhaite vraiment de faire plein d’erreurs pour évoluer très vite. J’espère que vous allez bientôt arrêter l’argent et que vous aurez moins de voitures. Ça ne doit quand même pas être drôle de vivre au milieu de toutes ces machines. Gastias dit que vous n’avez sûrement pas de jardin. J’espère qu’il se trompe ou qu’alors vous allez en avoir un. C’est vrai que ce n’est pas toujours drôle le jardinage, mais les tomates c’est quand même magnifiquement bon !»

J’ai reposé la lettre sur mes genoux. Un frisson m’a parcouru et j’ai fait tomber une tartine par terre. Le rayon de soleil avait disparu derrière un immeuble voisin. J’ai essayé de comprendre d’où venait cette mystérieuse lettre. Si j’en croyais ce qu’elle contenait, du futur…mais c’était quand même difficile à avaler. C’est vrai que ce bout de papier bizarre qui se lit tout seul était assez bluffant, mais avec tout ce que trafiquent les militaires aujourd’hui, ça ne m’étonnait qu’à moitié. Très vite, j’ai opté pour l’explication la plus plausible. Cette lettre n’était qu’un test marketing ou un truc du genre pour me donner envie d’acheter cette nouvelle technologie. Oui, ça devait être ça.

Malgré tout, sachant que cette Lucioline n’est qu’une invention, qu’elle n’existe pas, cette lettre ne me laisse pas indifférent. Gastias ne s’est pas trompé, je n’ai pas de jardin… Et je ne suis pas sûr d’avoir un avenir.

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