S’il suffisait de sourire pour être heureux

Il y a des matins tout tranquilles qui annoncent des journées tout aussi paisibles. Les ciels sont clairs, presque transparents et les pensées, si légères, s’envolent au loin, faisant passer le rêve pour un autre type de réalité. Des jours où le cœur bat son rythme régulier, sans peurs et sans doutes, où la vie paraît si douce qu’elle glisse sans accrocs sur les destins. Des jours sans hier ni lendemain, où les bruits sont atténués, comme étouffés par la bonne humeur ambiante. Ces jours-là, forcément, sont éclairés par les rayons d’un soleil radieux et caressés par une brise fraîche venue de la mer. Les mouettes, repues et nonchalantes, se laissent porter vers les terres, somnolant à moitié entre deux courants d’air.

On a alors presque peur d’ouvrir les yeux trop vite, de brusquer l’ordre des choses et de tout capoter. On se lève doucement, en s’étirant sans bruits. Un silence précieux règne et nos pas sont délicats sur les parquets. Ils grincent, certes, mais pas trop, pas comme les jours gris où ils gémissent tels les planches d’un navire pris dans la tempête. Là, ce sont des chuchotements qui ne réveillent ni l‘enfant, ni la peur. Dans la maison, seules les idées font du bruit, des idées neuves qui dans ce silence de neige envahissent tout l’espace. Rien ne paraît impossible, on oublie qu’il y a des lois physiques, des convenances politiques, on se permet de rêver tout haut. Le soleil atténue toutes les frontières et on peut voir loin, très loin et l’horizon est un sourire.

Vincent s’est fait happer par cette matinée joyeuse dès les premiers rayons de soleil. La brume qui d’ordinaire embuait ses journées s’était déjà levée et les murs de sa chambre n’avaient jamais été aussi beaux. Le réveil se déclencha, sa sonnerie était aussi criarde et amère que d’habitude, mais sa main se leva toute légère pour l’éteindre. Il bondit hors du lit, lestement, et s’étira en miaulant. Ça craquait de partout et un gémissement de plaisir poussa du fond de sa gorge. La douche n’était plus un impératif, mais un plaisir, choisir ses vêtements une occupation divertissante, même le regard vaseux de son père qui prenait son café dans la cuisine lui paru plus ravissant que d’habitude.

Bonjour !

Le paternel répondit par un salut grogné et enchaîna sur les nouvelles du matin :

Il y a une grève des communs. Pas de bus ni de tram.

Pas grave, j’irai à pied.

Son père lui lança un regard noir et dans ses yeux vitreux, Vincent vit que les jours n’étaient pas les mêmes pour tous.

Ils annoncent du chaud, tu vas transpirer, ça fait pas propre un banquier qui transpire.

Faut pas exagérer, je marcherai lentement.

C’est ça. Fais gaffe, hein, ils hésitent pas à licencier de nos jours et une auréole sous la chemise vaut comme une faute grave…

Vincent eut envie de rire mais le visage fripé de son géniteur l’en dissuada. Son humeur de café bien serré était imperméable à la légèreté. Les journées les plus magnifiques n’y font rien quand le cœur s’est enlisé dans le regret. Inutile de lui dire que le jus d’orange était particulièrement bon ce matin ou que le soleil lui donnait envie de courir dans les champs. Il se contenta d’un simple :

Bon j’y vais p’pa, bonne journée!

Il vivait chez son père depuis que sa mère était partie sans rien dire, un matin, emportant avec elle une petite valise et son sac à main. Elle fuyait ce mari qu’elle n’avait pas choisi en prenant pour excuse la santé dégradante de sa propre mère. Partie au fin fond de la Bretagne, elle laissait tout derrière elle, la vaisselle, les meubles, et une loque ratatinée sur son fauteuil qui n’avait jamais vécu seul de sa vie. Vincent s’est senti obligé. La solitude, c’est bien connu, c’est plus agréable à deux. « Avec un peu de chance, je ferais des économies » s’était-il dit.

En deux ans, il ne se rappelait pas avoir vu son paternel sourire une seule fois. Au tout début, comme s’il avait retrouvé, avec sa chambre, ses habitudes d’enfants, il lui avait posé une question de gamin :

Pourquoi tu ne souris plus papa ?

Pourquoi tu veux que je sourie ? Ça veut rien dire de toute façon. Regarde, y’a des types qui sourient toute la journée comme si ça suffisait d’ouvrir la bouche pour être content et ces zouaves sont pas plus malins quand ils rentrent le soir.

Dehors, la voiture luisait sous le soleil. Un instant de doute. Non, il marchera, tant pis. On n’allait quand même pas le mettre au chômage pour une auréole. Sur le chemin de la banque, les gens souriaient un peu plus que d’accoutumée. Est-ce que ça les rendrait plus heureux à la fin de la journée ? Peut-être que seul son père ne pouvait pas profiter de cette belle journée, il était comme immune au bonheur depuis le départ de sa femme. Dommage, car la vie en ce jour était si agréable. Le gris des maisons avait l’air moins gris, le tintamarre de la ville se muait en mélodie, les pots d’échappement en cor, les crissements de pneus en violons, les cris étaient des voix et les vrombissements des guitares. On avait envie de chanter tout fort en marchant.

Vincent s’est quand même retenu, il était déjà en retard et si rien n’avait vraiment d’importance dans un jour comme celui-là, la réalité n’était jamais bien loin, prête à tout appesantir. C’est elle justement qui s’est présentée quand Vincent a poussé la porte de l’agence.

Monsieur Legroin !

Le directeur se tenait debout dans l’allée du couloir, coupe en brosse impeccable, mine sévère avec un rictus de loup sauvage qui s’apprête à dévorer sa proie.

Dans mon bureau, tout de suite !

Il s’est précipité sous les regards compatissants de ses collègues et d’une vieille cliente qui tremblait sur ses jambes.

Vous avez vu l’heure ?

Oui, désolé, c’est avec la grève, je…

Et vous n’avez pas de voiture ?

Si, bien sûr, mais elle était toute brillante, j’ai pas voulu…

Les mots se sont échappés tels quels, ses pensées trop loin dans l’éther pour organiser un mensonge. Son supérieur a pris des airs de cabillaud.

Votre voiture était trop… Je vois… Monsieur Legroin, cette fois-ci est la fois de trop.

Je…

La banque fonctionne grâce à la confiance de ses clients, une confiance qui ne doit être en aucun cas perturbée par l’incompétence des employés qui sont la façade de notre belle entreprise…

Ce discours ne lui était pas inconnu, chaque trimestre, lors de l’annonce des résultats, ils y avaient tous droit, le sempiternel sermon du patron. Il aurait pu le réciter par cœur mais l’envie lui manquait. Un si beau matin en perspective, pensait-il.

…Les temps sont durs et nous devons être irréprochables. Ce n’est pas votre premier retard et même si pour une fois votre mine est joyeuse, je ne peux me permettre de vous garder.

Il releva la tête. Il s’attendait à une lourde réprimande, une amende, un refus de congés mais pas un licenciement. Avait-il même le droit ?

Je…mais, je suis vraiment désolé, je…

Je le répète, les temps sont durs, surtout pour nous, nous n’avons pas besoin de gens désolés, mais ponctuels. Voici votre cession de contrat. Je vous prie de signer là.

Le directeur fit glisser une feuille sur le bureau. Il l’avait déjà préparée. Depuis quand ? Se demanda Vincent. Le surveillait-il ? À l’affût d’une faute. Peut-être qu’il en possédait une copie au nom de chaque employé, au cas où.

Encore sous le choc, il ne sut pas trop quoi dire et, machinalement, il prit le stylo et signa. C’est comme ça qu’était partie Martine, comme ça qu’il partait, sans protester, broyer par l’incertitude. Avait-il le droit de ne pas signer ? Il risquait d’aggraver sa situation en protestant. Ça ne pouvait pas être une démission, il n’avait pas écrit de lettre.

Ainsi, ne rien n’y comprendre, Vincent se retrouva juste devant la banque, sur un trottoir débordant de passants pressés. L’angoisse ne mit que peu de temps avant de se manifester. Très vite, son esprit se retrouva assailli de question. Pourquoi ai-je signé ? Qu’est-ce que je fais maintenant ? Ont-ils le droit de me faire ça ? Est-ce que j’aurais dû protester ?

Autour de lui, les sourires étaient plus rares et les trottoirs étroits, mais il y avait comme une petite musique doucereuse et joyeuse qui flottait dans l’air. Il s’est donc mis en marche et déambula une bonne partie de la matinée, cherchant dans les rues les réponses aux questions qu’il ne se posait plus. Bizarrement, il ne se sentait pas trop affecté et avait l’impression de se regarder lui-même vivre. C’était assez irréel comme sentiment. Était-ce dû au soleil, brûlant, incandescent qui engloutissait tout l’espace autour de lui ? Et si ce n’était qu’un rêve ? L’idée lui plut et il se laissa dériver ainsi jusqu’à chez lui.

Il trouva son père dans la cuisine, assis sur la même chaise qui le fusillait du regard.

Qu’est-ce que tu fais-là ?

Il n’était jamais rentré avant le soir et jamais il ne se serait imaginé que son père passait ses matinées dans la cuisine, ratatiné sur lui-même. Le bol de café était dans l’évier et un verre de rouge traînait sur la table.

C’est un peu tôt pour un p’tit verre non ?

Qu’est-ce qui t’es passé ? Y t’ont viré à cause de ton auréole ?

Tu bois comme ça tous les matins ?

J’l’ai tout de suite su quand j’ai pas entendu le moteur de la bagnole démarrer. Et maintenant, hein ? Qu’est-ce que tu vas faire sans boulot ?

L’espace d’un instant, Vincent s’est vu dans la cuisine à siroter du vin avec son père.

Je sais pas, comme toi peut-être !

Ah ça, pour faire le malin, il est présent. Couillon, va ! T’es jeune toi, t’as de quoi faire…

Il s’est levé, il a vidé son verre d’un coup.

Je…je sors.

Tu vas chercher du boulot au moins ?

Je crois que je vais plutôt profiter de cette belle journée!

Pfff, j’t’en mettrai des belles journées moi…

Vincent est ressorti, abandonnant son père à sa solitude. Étrangement, son humeur exécrable le laissait plutôt indifférent. Ce jour était décidément spécial, rien ne semblait avoir d’importance.

La chaleur investissait la ville, il s’est assis sur un bout de trottoir, dans la rue qui longeait l’avenue des Trois Tours. Une vieille passa à ce moment-là et l’interpella. Sa voix était aussi ridée que son visage.

J’avais envoyé une lettre au Maire pour qu’il mette un banc ici mais il pense qu’à ses ponts. C’est bien dommage parce que moi aussi j’aime bien cet endroit, on y voit du monde et y a de l’ombre…

Elle continua son monologue tout en cheminant. Vincent éclata de rire, un rire qu’il ne se connaissait pas, un rire louche. Il n’était résolument plus vraiment lui-même. Et pas seulement ça, tout était trop bizarre. Les sourires sur les visages, les inconnus qui lui adressaient la parole et son détachement manifeste. Oui, c’était bien cela, il rêvait. Cette découverte l’enchanta. Si c’était un rêve, alors tout était possible ! Il délaça ses chaussures, ôta ses chaussettes et se remit en marche, lentement, savourant les textures nouvelles que ses pieds nus découvraient. L’asphalte du trottoir était râpeux mais pas désagréable, un peu chaud déjà et Vincent était bien.

Il marchait avec son grand sourire, dévisageant tous les passants qu’ils croisaient, à la recherche de l’absurde qui anime les rêves, se demandant quelle prochaine aventure démente lui proposerait son esprit. Il parcourut la ville, s’émerveillant dans les parcs, passant de longs instants à observer les piétons sur les trottoirs, tous ces gens qui allaient quelque part, si occupés qu’ils ne voyaient pas leurs voisins. Certains croisaient des milliers de personnes dans la journée et le soir venu, ne se souvenaient pas d’un seul visage. Vincent distribuait des bonjours, parfois quelques échos timides lui revenaient. Il s’est vu dans les démarches pressées de ces gens, les jours d’avant, traverser la rue, manger un sandwich en marchant, l’air inquiet et absent. Il s’est alors promis qu’une fois réveillé, il quitterait son boulot, il arrêterait d’être aussi stressé et de répandre sa mauvaise humeur tout autour de lui. Et il viendrait s’asseoir, ici même.

Il continua sa déambulation qui le fit passer devant sa banque. Une impulsion soudaine l’anima. Ses ex-collègues étaient en train de fermer. Il poussa la porte et se dirigea droit dans le bureau du directeur. Les employés ne dirent mot, choqué par ce va-nu-pieds qui hier encore était leur collègue. Le directeur n’hallucina pas moins en voyant Vincent débouler.

Qu’est-ce que…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus et reçu un coup de poing fébrile mais efficace sur le nez. Première fois que Vincent frappait quelqu’un, il avait décidément trop attendu pour vivre. Il se contenta d’un coup. Le patron, à terre, rampait vers son bureau en criant:

Mais vous êtes fous…arrêtez !

Tout guilleret, Vincent l’abandonna, effectua un salut cordial à ses ex-collègues, serra la main de l’homme de sécurité qu’il connaissait bien et retrouva ce beau ciel bleu qui se teintait désormais d’orange. Il s’étira longuement sur le parvis de la banque. Ses mains pouvaient s’étendre jusqu’aux nuages.

En rentrant chez lui, il trouva le père affalé dans son fauteuil. Il l’ignora et monta les escaliers pour s’écrouler sur son lit. Quelle journée ! Même rêvée, ce fut la plus belle de sa vie, malgré le licenciement, les gens qui l’ignoraient et la mine affable de son père.

Il avait quand même envie de se réveiller, il ne voulait pas rester trop longtemps dans ce monde où rien n’avait d’importance, de peur de ne plus pouvoir supporter la réalité, et c’est avec plaisir qu’il sentit le sommeil l’envahir, un sommeil doux et paisible qui avait des airs de réveil.

Petit matin. L’horloge indique 7 heures. Il a dormi, bien dormi.

C’est un autre jour, pas tranquille, pas serein. On ne peut pas se tromper, c’est le genre de jour qui fait oublier les autres, la réalité y est collante, oppressante. C’est compliqué de se lever, de démarrer la machine des pensées enlisée dans le sommeil. Les chevilles sont lourdes et l’air semble peser plus que la veille, c’est comme un retour sur terre après avoir sautillé sur la lune.

Vincent ouvre les yeux mais ses paupières sont des volets de pierre, le soleil s’est perdu sous les nuages. C’est un jour où on se dit que demain sera meilleur, un jour où penser à l’avenir est nécessaire pour supporter le présent.

Il se lève assez vite et descend les escaliers. Son père est déjà dans la cuisine, son bol de café devant lui.

Ah c’est bien, tu gardes de bonnes habitudes. C’est pas parce que t’as perdu ton boulot qu’il faut faire le faignant !

Un frisson suivi d’une chaleur intense qui se propage dans tout son être.

Il n’a pas rêvé.

Et il a frappé son patron.

Il a envie de tout raconter à son père mais sa mine renfrognée ne l’y encourage pas. Il balaye la pièce du regard, à la recherche d’un indice, une minuscule irréalité qui lui prouverait que ce n’est qu’un cauchemar, que tout va bien, qu’il suffit de se réveiller.

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